Le Laboratoire de Parapsychologie de Toulouse

 

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Revue Française de Psychotronique - Vol.1 N°.3 ( Octobre 1988 )

 

Quelques reflexions de physiciens

à propos de la parapsychologie

 

Didier Sornette, Michel Lagier, et Thierry Sornette

 

RESUME

Nous examinons le rôle de la Physique dans la parapsychologie, soulignons l’importance de la recherche de systèmes d’expériences simples et contrôlables et discutons la nature tautologique de la recherche psychologique et parapsychologique.

Plusieurs confusions sur la nature des relations entre Parapsychologie et Physique semble s’être répandues aussi bien parmi les " parapsychologues " que les physiciens " ouverts " à l’étude de ces phénomènes. Dans cette lettre, nous tentons de préciser un certain nombre de notions qui nous semblent tout à fait fondamentales pour dégager l’apport possible de la Physique à ce domaine et soulevons quelques questions sur la validité des méthodologies expérimentales utilisées jusqu’ici.

Rappelons tout d’abord, pour fixer le vocabulaire, que la parapsychologie (PP) est l’étude de facultés hypothétiques du psychisme telles que télépathie (transmission de pensées à distance), clairvoyance (perception d’objets ou d’événements non directement visibles dans l’espace ), précognition ou rétrocognition (perception d’objets ou d’événements dans le future ou le passé) et psychocinèse (action de la pensée sur la matière sans contact physique ).

 

La parapsychologie est-elle l’affaire de physiciens?

Le nom même de la discipline " para-psychologie " suggère qu’il s’agit, en tout premier lieu, d’étudier

des phénomènes intimement reliés à la psychologie, mais qui peuvent déborder de son cadre

habituel (terme " para "): il s’agit en définitive des domaines limites de la psychologie. En effet, tout

phénomène dit PP fait par définition intervenir un (ou plusieurs) agent(s) humain(s), non comme un

expérimentateur/observateur mais comme sujet d’étude. Sans vouloir développer ce sujet

fondamental, il apparaît clairement que la PP est avant tout une étude de la psyché et de

l’interprétation du comportement humain (on comprend pourquoi de nombreux chercheurs PP

proviennent de disciplines reliées à l’ethnologie ou à l’éthologie). Ainsi, par définition, la PP est

l’affaire des disciplines telles que Psychologie, Psychiatrie, Sociologie, etc. De plus, comme les

manifestations PP semblent reliées à des changements de certains paramètres physiologiques des sujets, il semble utile de concevoir la PP comme devant intégrer également certains aspects de la Médecine et aussi de la Neurobiologie, si l’on pense que le siège de la PP est en relation avec l’activité cérébrale du sujet.

De ce constat apparaît une conséquence qui a peut-être été sous-estimée aussi bien semble-t-il par les tenants de la PP que par les physiciens intéressés par ces phénomènes. En effet, il faut être conscient de l’état d’incomplétude frappante dans lequel se trouvent ces disciplines étudiant l’homme et son comportement. Il n’existe pas un corps de théorie unique et synthétique de la psychologie, mais un pluralisme d’options sur le lexique des " fonctions et facultés mentales ".

Dans l’état actuel des techniques et des données, les phénomènes psychologiques (ceux que l’expérience commune reconnaît comme tels !) ne sont pas tous accessibles au même niveau d’observation. Ils ne sont donc pas semblablement justifiables des mêmes procédures d’identifications, de descriptions, de repérage, de mesure et par conséquent de contrôle et d’interprétation.

C’est en perspective de ce " flou " dans la compréhension de la psychologie humaine au sens large qu’il faut placer la PP.

Une conséquence immédiate de cette réalisation est de relativiser, dans beaucoup de cas, l’affirmation que les manifestations PP sont " en dehors des lois physiques connues ", lois qui rendent compte du phénomène en explorant le monème. En effet, les potentialités physiques et psychiques de l’homme sont encore réellement mal comprises: la force humaine peut se décupler sous hystérie, la résistance

à la douleur devient " extraordinaire " dans certains états de conscience obtenus par exemple après certains entraînements spécifiques (cas des yogi), il existe des manifestations psychosomatiques grandioses (œdèmes spontanés…). Certaines personnes pourraient être capables de synthétiser spontanément les données provenant de plusieurs de leurs sens (vue, ouïe, odorat…) pour en obtenir des informations dépassant de loin celles que nous obtenons avec un seul sens dominant (vue par exemple).

Les hommes pourraient être liés par un inconscient collectif les faisant réagir de

façon similaire (et pouvant être confondu, selon le cas, avec la précognition ou de l’influence à distance). Bref, toute une classe de phénomènes semble inscrite dans les potentialités humaines qui, mal interprétés, laissent croire à la manifestation de " nouvelles forces ".

Pour résumer, il nous semble qu’une compréhension de la PP doit d’abord passer par un renforcement des études sur le comportement et les facultés biologiques humaines. Pour être lapidaire, la PP. est d’abord et avant tout affaire de psychologie, de médecins et de biologie.

Et la physique? Pourquoi aurait-elle quelque chose à voir ou à dire avec la PP? La psychologie est souvent considérée comme la princesse des sciences (la reine étant les mathématiques) dans laquelle puisent toutes les autres disciplines (la biologie est devenue biophysique ou biochimie, la géologie est devenue géophysique…).

Alors, son premier rôle serait de fournir une explication " physique " à certaines manifestations PP, de les interpréter dans le cadre des théories en vigueur ou même de

chercher de nouvelles voies théoriques.

Son rôle apparaît également au niveau expérimental comme pourvoyeuse d’appareils de tests et de mesure.

Enfin, dans les phénomènes PP qui ont une directe action sur la matière (psychocinèse), elle doit permettre de vérifier la nature et les causes de ces actions.

 

Comme tout phénomène n’est susceptible d’une approche scientifique que s’il est sujet à expérimentation, il s’agit d’abord de développer les aspects psychologiques fondamentaux qui ont été soulignés plus haut et qui n’ont souvent pas besoin d’une approche " physicienne " réelle.

Pour ce qui est de l’interprétation théorique, assurons-nous d’abord de la nature des phénomènes (psychologie versus physique) avant d’avancer une explication physique. Nous reviendrons sur ce problème plus loin.

Mais qu’en est-il des phénomènes qui défient de front la physique comme la psychocinèse?

Etude de la psychocinèse par l’utilisation de systèmes physiques simples ou complexes.

Que peut dire le physicien à propos des torsions et changements de structure de métaux ou d’alliages opérés par des sujets " doués ", de la modification de cycle d’hystérésis magnétiques de matériaux aimantés, de l’influence du mental sur la transition eau-glace et sa surfusion, de l’action des pensées des opérateurs sur la fiabilité et l’occurrence des pannes dans les systèmes informatiques très sophistiqués, etc.

Dans ces cas et dans la plupart des exemples étudiés, l’action de psychocinèse s’exerce sur des systèmes complexes, du point de vue du physicien qui s’intéresse à la compréhension microscopique fine des phénomènes.

Ainsi, les métaux et les alliages sont caractérisés par des répartitions d’atomes

complexes, l’existence de structures de défauts (dislocations, disinclinaisons…) extraordinairement difficiles à analyser finement.

De ces systèmes, on ne sait décrire que les comportements macroscopiques qui obéissent à des lois empiriques qui peuvent rarement être justifiées par une compréhension microscopique faisant intervenir les " premiers principes ".

De même les phénomènes d’hystérésis magnétiques dépendent de l’existence de nombreux défauts sur lesquels s’accrochent les parois des domaines magnétiques sous l’action du champ.

Là encore, il est très difficile de comprendre de manière microscopique et fondamentale les comportements à grande échelle (qui ne sont pas toujours reproductibles à cause de la présence d’impuretés non contrôlée).

L’étude de l’influence de la pensée sur la surfusion de l’eau souffre des même défauts. L’eau est bien connue comme étant le fluide le plus complexe quant à sa structure microscopique et ses nombreux comportements anormaux qui font encore l’objet d’études fondamentales très poussées. De plus, de nombreuses observations ont montré la non-reproductibilité des expériences quand le contrôle de la pureté n’était pas obtenu.

Pourquoi alors mener des tests de psychocinèse sur des systèmes difficiles à contrôler, très sensibles aux impuretés, souvent non reproductibles dans les expériences qui s’intéressent aux seules propriétés physiques. La méthodologie scientifique consiste à tenter de séparer les problèmes et d’analyser l’influence des paramètres un à un si c’est possible.

On sait que ce vœu est particulièrement difficile à réaliser en sciences humaines mais, en ce qui concerne l’effet physique de la PP, on peut simplifier le problème et séparer l’étude du phénomène psychique de celui du système physique à influencer. Il s’agit là d’un minimum de méthodologie scientifique car il n’est pas suffisant d’utiliser des appareils performants et sophistiqués avec une " prudence scientifique " pour

prétendre avoir démontré l’existence des phénomènes PP.

L’expérimentateur PP répondra que les effets PP sont en général faibles et qu'il faut considérer des systèmes instables sur lesquels une action " mentale " faible conduit à un grand phénomène mesurable.

 

Premièrement, les expériences de torsion de métaux ne semblent pas être des effets faibles!

Ensuite, les systèmes physiques " sales " sensibles aux impuretés et spontanément difficilement reproductibles ne sont pas instables dans le sens technique du terme. Il existe des systèmes réellement instables ou très proches de l’être (systèmes électroniques non-linéaires, émission de rayonnement très monochromatique…) dont on contrôle et comprend parfaitement l’évolution:

c’est sur de tels systèmes qu’il faut renouveler les expériences de psychocinèse, sinon le problème ne pourra par progresser. Nous suggérons plus particulièrement d’utiliser les dispositifs expérimentaux développés en Métrologie (science de la mesure) (1) dont le contrôle de la reproductibilité fait l’objet d’un souci tout particulier puisque le but de la métrologie est de mesurer les constantes fondamentales avec le maximum de précision.

Tenter de perturber les résultats de mesure sur les dispositifs ultra précis de la métrologie constitueraient, nous semble-t-il, la voie la plus prometteuse pour l’exploration des phénomènes PP de psychocinèse.

Une absence de phénomènes PP sur de tels systèmes purs, bien compris et bien contrôlés alors que des " phénomènes " continuent à être observés sur des systèmes " sales " constituerait l’indication forte qu’il faudrait rechercher l’explication des observations dans une non-reproductibilité de ces systèmes complexes et sans doute aussi sur une plus grande facilité de fraude, hypothèse qu’il ne faut pas exclure vu l’ambiguïté et la dualité des sujets doués (prestidigitateurs, problème de l’intéressement financier… ).

La définition claire de l’existence et de la nature expérimentale des phénomènes PP reste le problème majeur à résoudre par les chercheurs PP s’ils veulent prétendre à l’approche scientifique à part entière. Une de ses particularités est d’être démontrable. Il apparaît ainsi particulièrement dangereux pour la discipline de s’enfermer dans l’idée de " l’école de Rhine a libéré les PP de la contrainte de prouver l’existence des phénomènes PP ". La déontologie scientifique oblige les chercheurs PP à définir et fournir eux-mêmes tous les arguments et les moyens expérimentaux possibles de réfutation. Ce n’est qu’avec une telle démarche que la PP pourrait sortir du ghetto dans lequel l’enferme un état d’esprit de sectarisme.

Si l’on prétend alors que ces phénomènes PP sont intimement reliés à la nature psychique de l’homme et ne sont donc pas réductibles à des expériences de laboratoire, on retrouve ainsi notre constatation première que le champ de la PP est essentiellement et avant tout celui de la psychologie et de ses disciplines sœurs ou filles. Il faudra alors avoir le courage et l’honnêteté de renoncer à la caution qu’apporte l’environnement scientifique de la physique.

Nature et paradoxe fondamental de la parapsychologie.

Admettons comme hypothèse de travail, l’existence de phénomènes PP. Alors, il est nécessaire de distinguer essentiellement deux types de phénomènes.

-D’une part les phénomènes qui font appel à des facultés, des états de conscience ou à l’existence de sens (comme le sens magnétique) mal connus dans l’homme, mais qui relèvent d’une continuité de pensées et de concepts des connaissances actuelles et sont susceptibles de rentrer dans un cadre conceptuel psychologie/conscient/inconscient/biologique. Nous pensons en particulier aux dons des sourciers, aux phénomènes d’ "aura " et à bien d’autres qui pourraient avoir des explications " physiques simples " intéressantes.

-D’autre part, certains phénomènes plus " choquants " font référence à des propriétés de

l’espace-temps qui sont difficilement compatibles avec la compréhension présente de notre univers. Il s’agit de phénomènes de télépathie, de précognition ou de psychocinèse qui pourraient remettre en question des notions de causalité, de localité, de séparabilité des phénomènes physiques et des objets… La similitude de ces idées avec celles découlant de divers interprétations (2)(3) d’une des pierres angulaires de l’édifice de la physique théorique actuelle, la mécanique quantique (MQ), a conduit certains physiciens à tenter une interprétation des phénomènes PP en termes de MQ (4)(5).

C’est ainsi au rôle de " Grande Explicatrice " que joue la physique que nous nous adressons ici.

En effet, un message essentiel de la MQ est l’importance du rôle de l’expérimentateur/observateur sur le résultat de l’expérience qu’il est en train de mener. Le résultat de la mesure d’une quantité physique n’est pas défini à l’avance mais se " projette " sur un des résultats possibles, avec une probabilité calculable, par l’action de la mesure qui joue un rôle de " condensateur " des possibles sur une " réalité ".

Quand on tente d’interpréter cette microphysique non intuitive de manière macroscopique en conformité avec les habitudes et préconçus développés par le sens quotidien, un certain nombre de paradoxes apparaissent qui soulèvent encore des polémiques et nécessitent des travaux de tests (2)(3).

Nous pensons qu’il faut faire preuve de la plus grande prudence pour toute interprétation éventuelle des phénomènes PP et qu’il n’est pas défendable d’utiliser cet aspect flou de

la MQ pour justifier théoriquement la PP.

Néanmoins, nous comprenons que les " théoriciens " de la PP utilisent cet aspect encore incertain de l’interprétation de la MQ pour en tirer des inductions souvent discutables sur le rôle de la MQ dans la PP (ce comportement est à rapprocher avec celui conduisant à des expériences qui sont menées sur des systèmes complexes plutôt que simples). En résumé, la difficulté essentielle de toute compréhension théorique de la PP réside, nous semble-t-il dans le détournement plus ou moins superficiel de la MQ vers des domaines en-deçà ou au-delà de sa résolution initiale. D’où parfois l’émergence d’un raisonnement de type " magique " (6) correspondant à l’exercice d’analogies difficiles à justifier, attitude qui teinte malheureusement beaucoup de travaux dans ce domaine.

Un problème plus grave nous semble imprégner la PP.

Si la MQ nous a appris que toute mesure perturbe et influence le système observé, le problème de la PP est d’une autre nature oh combien plus difficile et inextricable.

En effet, il n’existe pas un système objectif que l’expérimentateur cherche à connaître et qu’il perturbe (malencontreusement) en lui donnant un caractère probabiliste.

En PP, on va beaucoup plus loin car l’expérimentateur est le seul sujet d’étude et la manifestation physique,si elle a lieu, n’est qu’une signature ou un épiphénomène de celle-ci.

On affronte alors une sorte de cercle vicieux, une tautologie où le sujet mesureur est le système mesuré.

Les problèmes logiques associés à ce type de tautologie (c’est aussi le problème de la psychologie) ont été débroussaillés par des mathématiciens de logique formelle et ont abouti à des théories célèbres (Gödel, Church…)

(7): dans tout système logique, la plupart des affirmations sont indécidables. De surcroît, il n’est pas possible, en général, de démontrer l’indécidabilité d’une affirmation donnée.

Ces problèmes épistémologiques, qui mériteraient de nombreux prolongements dans ce contexte, soulignent en tout cas la nature des difficultés rencontrées dans les approches classiques et suggèrent la recherche de nouvelles approches à définir.

Nous avons tenté de mettre en garde contre le fait que la parapsychologie est avant tout l’étude de certaines limites de la psychologie et qu’en conséquence la physique n’a, dans l’état actuel des connaissances, que peu de choses à apporter, si ce n’est dans la méthodologie des expériences de type psychocinèse où il importe de travailler sur des systèmes simples dont les meilleurs nous semblent être certains de ceux utilisés en métrologie.

Enfin, nous avons discuté brièvement la validité du caractère explicatif de la mécanique quantique trop basé, nous semble-t-il sur le flou conceptuel des diverses interprétations de la MQ. Le problème de la PP et bien sûr de la psychologie est pire qu’en PQ ce qui suggère que tout progrès sensible dans ce domaine ne pourra se faire qu’en élaborant une nouvelle approche méthodologique (inconnue?) intégrant l’homme/matière/pensée/sujet/connaissant/sujet d’expérience.

Références bibliographiques.

(1) E.R. COHEN and B.N. TAYLOR - " The 1986 adjustement of the fundamental physical constants ", Rev.Mod.Phys. Vol.59 (4), p.1121 (1987).

(2) " Les implications conceptuelles de la mécanique quantique ", J. Phys. France, Tome 42, Coll.

C-2, Supplément au n°.3 (1981).

(3) B. D’ESPAGNAT - " A la recherche du réel. Le regard d’un physicien ", Gauthier-Villars (1979),

(4) S. KRIPPNER ED.,- " Advances in parapsychological research.1) Psychokinesis, 2)

Extrasensory perception ", Plenum Press (1977).

(5) L. OTERI ED. - " Quantum physics and parapsychology ", Proceeding of the international conference held in Geneva, Switzerland, Aujest 26-27 1974, Parapsychological Foundation Inc.

(1975),

(6) H. BROCH - " Réflexion critique et pseudo-science. Documentation ", Extrait de l’éditorial de la lettre d’information sur le colloque national sur la recherche et la technologie, septembre 1981,

(7) R. RUCKER - Infinity and the mind: the science and philosophy of the infinite, Birkhausser (1982).

 

 

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