Manuel de Gestalt-thérapie

de Fritz PERLS

 

 

La Gestalt est un nouveau regard porté sur l’homme, un nouvel éclairage du comportement humain dans sa réalité actuelle comme dans ses potentialités virtuelles. L’homme n’a découvert qu’un infime portion de toute l’énergie et l’enthousiasme qu’il possède en lui. Voici les derniers développements de cette pratique appliqués aux problèmes de la vie quotidienne et aux techniques de la psychothérapie. C’est une théorie originale, non constituée d’idées neuves mais qui représente une autre manière de les organiser.

LES FONDEMENTS 

Premier postulat : C’est l’organisation des phénomènes dans un ensemble de faits, de perceptions, de comportements, de fonctionnements qui donne un sens et un caractère particulier à chacun des éléments individuels dont l’ensemble est constitué (les éléments séparés de l’ensemble n’ayant aucun sens par eux-mêmes). L’homme ne perçoit jamais des éléments isolés mais toujours des ensembles signifiants et organisés. Le choix des éléments qui sont mis en relief dépend de nombreux facteurs mais ils peuvent tous être rassemblés sous le terme général d’intérêt (c’est en vertu de l’intérêt que l’on prête à une scène qu’elle s’organise pour nous de manière qui fait sens ; une situation peut rester complètement dénuée de toute signification jusqu’à ce qu’un événement retienne notre attention.)

Deuxième principe de base : L’homéostasie (ou adaptation) est le processus par lequel l’organisme se maintient dans un bon état de santé et d’équilibre malgré les variations de ses conditions de vie ; avec un jeu continuel de rééquilibrages organiques. Ce processus d’autorégulation préside à l’interaction de l’organisme avec son environnement.

Les êtres humains ont non seulement des milliers de besoins physiologiques mais aussi des milliers de besoins de relation sociale. La nature des mécanismes adaptatifs est prioritairement psychologique.

Les deux motivations universelles, dirigées d’une part vers la survie et de l’autre vers la croissance, s’expriment de façon différente selon les situations, les espèces et les individus.

Les instincts – s’ils existent – ne peuvent pas être refoulés puisqu’ils sont inaccessibles à notre conscience et donc hors de portée de toute action délibérée.

Si plusieurs besoins se font sentir simultanément, l’organisme va chercher à satisfaire d’abord le plus urgent : le besoin dominant passe au premier plan alors que les autres reculent à l’arrière plan.

Il est impossible de satisfaire un besoin sans qu’une interaction ait lieu entre l’organisme et l’environnement.

La doctrine holistique : Il n’y a pas de fracture corps-esprit. L’homme est un organisme unifié.

Nous sommes enclins à prendre les données du corps plus en compte que celles de l’esprit.

Notre faculté d’apprendre et de manipuler des symboles et abstractions reste encore très mystérieuse alors qu’elle représente une de nos capacités innées les plus fondamentales. C’est une aptitude naturelle de l’être humain ; une faculté innée qui s’exerce par métaphore (on fait symboliquement ce qu’on pourrait faire physiquement).

Il existe d’autres fonctions de l’esprit telles que la capacité à fixer son attention sur un sujet ; la fonction d’awareness (sorte d’attention vague et floue qui implique la personne toute entière dans une perception sans tension) ; et la capacité de volition (d’initier et de conduire à son achèvement une série d’actions dirigées vers certains objectifs particuliers). On appellera cette faculté, activité fantasmatique quand les tâches sont associées à l’irrationnel et pensée quand l’activité est rationnelle, même si la raison et le rêve sont très proches.

L’activité fantasmatique (symboles maniés intérieurement) peut s’écarter beaucoup de la réalité à laquelle elle est associée mais reste toujours liée à une réalité qui fait sens pour la personne.

L’activité mentale agit comme un dispositif permettant d’économiser du temps, de l’énergie et du travail. Cette aptitude à agir à un niveau d’intensité moindre, à prendre une posture mentale est un énorme avantage pour l’espèce humaine.

Et chaque génération hérite des images transmises par les générations précédentes, accumulant un trésor de connaissances lui permettant de mieux comprendre le monde.

L’homme est une totalité, un être dont les actions se manifestent aussi bien au niveau apparent du comportement physique qu’au niveau de l’activité mentale. Les pensées et les actes sont faits de la même substance.

Et il existe un stade intermédiaire entre les niveaux de la pensée et de l’action qui est le jeu.

La psychothérapie est l’expérience vivante du présent permettant de se reconnaître comme un tout unifié et de retrouver le sentiment de plénitude.

La frontière-contact : Tout homme fait partie d’un champ.

La psychologie consiste à observer ce qui se passe à la frontière-contact entre l’individu et son environnment.

Il ne faut pas segmenter les aspects intérieur et extérieur de l’expérience et les examiner de façon cloisonnée. L’organisme et l’environnement apparaissent dans un rapport de coopération mutuelle où tous les deux sont en opposition dialectique.

L’action est efficace quand elle satisfait un besoin dominant.

Le névrosé a perdu la capacité d’organiser ses actes en fonction d’une hiérarchie de besoins, il est incapable de se focaliser sur l’un d’eux.

Chaque besoin exige d’être exaucé immédiatement et sans délai et l’impatience est la forme émotionnelle que revêt d’abord l’excitation née du manque et de la rupture de l’équilibre. Elle est le fondement de tout investissement positif.

L’effroi est à l’origine de tous les investissements négatifs (menace qui fait courir un risque partiel ou total à notre existence).

L’individu veut s’approprier ou exercer un pouvoir sur les objets ou les personnes de son environnement investis positivement (contact) ou bien il adopte une position de retrait voir d’annulation magique.

La névrose se caractérise par l’impossibilité d’entrer correctement en contact et d’organiser son retrait.

Quand il y a appropriation ou anéantissement, l’objet et le besoin qui lui est associé disparaissent de l’environnement.

On a un rapport quasiment mathématique entre l’investissement et le besoin : quand l’un est doté d’un signe négatif, l’autre devient positif. On pourrait dire que la somme du besoin et de l’investissement est égale à zéro.

Les psychologues qui ont encore une conception dualiste de l’homme voient en lui des forces opposées qui déchirent l’individu en mille morceaux. Pour notre part, nous les considérons comme l’expression d’une même chose : la capacité de faire des choix (entrer en contact ou se retirer en fonction des circonstances).

Quelle est la force fondamentale qui déclenche tous ces dispositifs vitaux et fournit l’énergie à nos actions ? Il semble que cette force soit celle de l’émotion. Les émotions sont le langage même de l’organisme. Elles stimulent l’investissement et mobilisent les stratégies de satisfaction des besoins.

LES MECANISMES NEVROTIQUES

Naissance de la névrose : Nous avons besoin d’être en contact avec nos semblables. Cette capacité d’identification est probablement le premier instinct de survie psychologique.

La vie humaine est une interaction qui se déroule dans le cadre d’un champ en constant changement. En tant que psychologues et psychothérapeutes, ce qui nous intéresse dans ce champ instable, ce sont les configurations mouvantes et versatiles qu’adopte l’individu en perpétuel changement.

La névrose apparaît quand l’on devient incapable de modifier ses moyens d’action est ses techniques d’interaction. Un homme bien intégré est celui qui entretient avec la société un contact attentionné et respectueux, sans se laisser engloutir par elle et sans la rejeter en bloc. L’homme semble avoir un sens inné de son équilibre social et psychologique – tout autant que physique. Tout ce qu’il fait sur le plan psychologique ou social vise à maintenir un juste milieu entre ses besoins personnels et les exigences de la société.

Le névrosé est incapable de percevoir clairement ses besoins et de les satisfaire. Pour notre part, il nous semble que le déséquilibre s’installe à partir du moment où, simultanément, l’individu et le groupe éprouvent des besoins divergeants et que l’individu est incapable de définir quel est le plus important.

Le rituel satisfait un besoin profondément ancré en l’homme, de nature individuelle aussi bien que sociae : il assure la survie du groupe en raffermissant les liens entre les membres.

L’outil de la magie – simple fantasme de manipulation de l’environnement – sert également à renforcer la valeur du groupe et à réaliser les objectifs communautaires : elle suscite le soutien des forces bénéfiques et anéantit les forces redoutées.

Notre hypothèse est que les névroses sont des perturbations de frontière qui se fondent principalement sur quatre mécanismes bien particuliers.

L’introjection : Notre croissance ne pourrait s’accomplir sans la capacité de faire des choix, qui est une fonction de la frontière entre l’individu et l’autre. Pour croître, nous devons nous approprier des éléments de l’environnement, c’est-à-dire les digérer et les assimiler entièrement.

En psychologie, nous appelons introjects toutes les attitudes étrangères, les façons d’agir, de ressentir, de juger qui sont mal digérées, et introjection le mécanisme par lequel ces agglomérats se greffent sur notre personnalité.

Les dangers de l’introjection sont doubles. Tout d’abord, l’introjecteur est incapable de développer sa personnalité, car il est tout occupé à maintenir en place les corps étrangers logés dans son organisme. Plus il est surchargé d’introjects encombrants, moins il a de la place pour s’exprimer et découvrir ce qu’il est. En outre, l’introjection désintègre la personnalité. Si vous ingérez sans réfléchir deux concepts incompatibles, vous risquez d’être divisé en essayant de les réconcilier.

L’introjection est donc le mécanisme par lequel nous incorporons des références, des attitudes, des façons d’agir et de penser qui ne nous appartiennent pas. La frontière entre soi-même et le reste du monde s’est tellement incurvée vers l’intérieur qu’il ne reste presque plus rien de soi.

La projection : C’est l’inverse de l’introjection. Si l’introjection consiste à se rendre soi-même responsable de ce qui appartient à l’environnement, la projection est la tendance à rendre l’environnement responsable de ce qui, en réalité, devrait être attribué à soi-même. Attention à ne pas confondre la projection, mécanisme pathologique, et la conjecture nourrie de l’observation, qui est un mode d’action parfaitement normal et sain.

Le névrosé n’utilise pas seulement le mécanisme projectif dans une relation avec le monde extérieur, mais aussi envers lui-même. Il n’est plus un acteur de sa vie mais un objet passif, une victime des circonstances.

La projection consiste donc à incurver la frontière entre soi-même et le reste du monde dans l’autre sens, en sa faveur, de façon à pouvoir désavouer et renier les aspects de sa personnalité que l’on trouve grossiers, déplaisants ou ennuyeux.

La personnalité introjectante est un champ de bataille dans lequel des idées contradictoires non assimilées sont en conflit. La personnalité projetante fait du monde extérieur un champ de bataille où s’affrontent ses propres conflits personnels.

La confluence : Quand l’individu ne sent plus aucune limite entre lui-même et son environnement, que tous les deux sont devenus une seule et même chose, on dit qu’ils sont en confluence : la partie ne peut plus être distinguée du tout.

Une personne en état de confluence pathologique ne peut dire qui elle est ni qui sont les autres. Elle ne sait plus où s’arrête son existence et où commence celle des autres. La frontière entre elle-même et les autres n’étant pas consciente, elle éprouve des difficultés à opérer non seulement un contact, mais aussi un repli stratégique.

La rétroflexion : Le quatrième mécanisme névrotique peut être appelé rétroflexion, ce qui signifie littéralement : " se retourner contre ". Celui qui rétrofléchit trace une ligne-frontière entre lui-même et l’environnement, bien nette, là, en plein milieu… de lui-même. " Quand on adopte un comportement de rétroflexion, on se traite de la même façon que l’on voudrait traiter les autres ou les objets autour de soi. La personnalité du rétrofecteur se scinde en deux : une partie qui effectue l’action, une autre qui la subit. Il devient littéralement son pire ennemi.

Quelle que soit la voie qu’elle emprunte – introjection, projection, rétroflexion ou confluence – la névrose est toujours une désintégration de la personnalité qui se traduit par un manque de coordination dans la pensée et dans l’action. La thérapie consiste à rectifier les fausses identifications : si les " mauvaises " produisent la névrose, les " bonnes " favorisent la santé. Les " bonnes " identifications sont celles qui permettent de réaliser pleinement les buts de l’individu et de l’environnement. Les " mauvaises " sont celles qui retardent la croissance de l’individu, s’opposent à ses projets et ont un effet nocif sur l’entourage ou l’environnement. La thérapie aura pour effet de restaurer la capacité de discriminer et de faire ses choix. Elle permettra au névrosé de redécouvrir ce qui est lui et ce qui n’est pas lui, ce qui le satisfait et ce qui le dérange, et le guidera vers l’intégration.

LE NEVROSE EN CONSULTATION

Le patient est en crise existentielle, il est tombé dans un abîme profond. Ses fonctions homéostatiques ne remplissent pas correctement leur office.

Il demande des soins parce que son mode de vie actuel ne lui permet pas de satisfaire certains besoins psychologiques primordiaux auxquels il s’est identifié et qui représentent pour lui une question de vie ou de mort.

Une thérapie réussie aura pour effet de modifier ses buts, ses besoins existentiels, de lui donner une plus grande confiance dans ses facultés et ses ressources propres. Le thérapeute doit aider son patient à grandir, et quand celui-ci sera devenu mature et responsable, il sera capable de définir et de réaliser par lui-même ses propres objectifs.

Le patient arrive avec ses propres moyens de manipulation, ses façons de mobiliser l’environnement à son profit pour l’amener à faire le travail à sa place. Ces contre-manœuvres destructrices sont devenues une seconde nature dont il n’est plus conscient. Il emploie son art pour protéger son handicap au lieu de s’en débarasser.

La seule solution est de reconstruire une structure solide à partir de ses qualités déjà existantes, en prenant conscience de ses techniques manipulatoires mais aussi de sa façon de les mettre en œuvre et que ces procédés vont à l’encontre du but recherché. Il deviendra alors capable d’opérer des changements nécessaires dans sa vie.

Le patient s’est donné beaucoup de mal pour construire un concept de soi, appelé en psychiatrie " formation réactionnelle ", self system, " idéal du moi ", persona, etc. Cette fausse image de soi ne lui donne aucun soutien réel. Mais l’homme ne peut se transcender qu’en étant fidèle à sa nature véritable, sa vraie nature étant l’intégrité et la complétude. Pour opérer des choix existentiels sûrs, il lui faut intégrer les deux valeurs de la spontanéité et de l’intentionnalité.

Les techniques thérapeutiques conventionnelles partent du postulat que le patient a besoin de comprendre les raisons de son comportement et que l’on peut découvrir le pourquoi des choses si l’on creuse assez loin dans son passé, dans ses rêves, dans son inconscient. Mais elles ne prennent pas en compte le fait que le champ oragnisme/environnement forme un tout indissociable. Toutes procèdent par amputation du processus global. La mentalité d’exclusion des différents écoles, qui donnent plus d’importance aux facteurs mentaux, soit aux facteurs physiques, a pour résultat désastreux de circonscrire la marge de manœuvre du patient à l’intérieur d’étroite limites et de réduire considérablement le champ d’intervention du thérapeute. La névrose peut être provoquée par n’importe quelle situation ou ensemble de situations que le patient a pris l’habitude de mal gérer en mettant en place un processus d’interruption de soi.

La faculté fantasmatique peut être utilisée en thérapie. Nous pouvons enseigner à nos patients à utiliser leur pouvoir fantasmatique dans le but de découvrir leurs besoins réels et de les satisfaire concrètement.

La plupart des difficultés du névrosé sont liées à ses lacunes dans la connaissance de soi. Le non-conscient comprend nos savoir-faire, nos modes de comportement, nos habitudes motrices et langagières, les zones aveugles, etc.

Une école de psychothérapie ayant une conception unitaire de l’organisme humain doit prendre en compte la totalité de son fonctionnement et accroître progressivement la conscience que le patient a de lui-même à tous les niveaux.

Ce qui agit en thérapie n’est pas ce qui s’est passé mais ce qui ne s’est pas passé. La situation inachevée est un héritage du passé qui demeure dans le présent. Certaines perturbations provenant des coulisses de notre existence interfèrent avec notre vie présente et nous empêchent de disposer de toutes nos ressources. Ces manques, insuffisances, Gestalts incomplètes peuvent se transformer en atouts incomparables, en fonction des recours ou étayage sur lesquels on pourra compter.

Nous interrogeons le processus, plutôt que la substance, qui continue à fonctionner comme par le passé.

Le thérapeute doit faire en sorte que le patient assimile le matériel bloqué en s’identifiant à lui, puis en s’en distinguant, il facilite son développement.

Les rêves représentent la tentative de résoudre un paradoxe apparent. C’est un acte de création artistique où deux efforts apparemment incompatibles se contredisent l’un l’autre. Au lieu de chercher à les interpréter, nous demandons à nos patients de le vivre pleinement, plus intensément, de s’identifier à lui afin de découvrir le paradoxe pour pouvoir le résoudre.

 

LA THERAPIE DE L’ICI ET MAINTENANT

Thérapie qui a pour but de permettre au patient de résoudre ses problèmes aujourd’hui, demain ou plus tard encore, en lui donnant l’outil de l’autonomie interne, la faculté de trouver en lui-même les ressources nécessaires en toutes circonstances. En devenant à chaque instant véritablement conscient de lui-même et de ses actes, il pourra voir quelles sont ses difficultés actuelles et s’appliquer à les surmonter dans l’ici et maintenant. La Gestalt est une thérapie de " l’ici et maintenant ", consistant à demander au patient de porter toute son attention sur ses actes actuels, ici même et en ce moment, pendant la séance. Elle s’appuie essentiellement sur l’expérience, ce qui implique que le patient se connaisse lui-même dans l’ici et maintenant, aussi pleinement qu’il le peut. Nous demandons au patient de prendre conscience de ses gestes, de sa respiration, de ses émotions, de sa voix, de ses expressions faciales, autant que de ses pensées prégnantes. Le thérapeute est guidé par ce qu’il observe du patient, il doit être sensible à l’apparence et à l’attitude extérieure de son patient.

Chaque séance commence par l’expression : " Maintenant, je suis conscient de… " car c’est ici et maintenant que l’on prend conscience de l’éventail de choix disponibles. Les histoires inachevées rendent essentiel que le patient sache se concentrer, que cette faculté s’exerce à propos de ses sentations corporelles ou de ses fantasmes. Il doit apprendre à diriger ses énergies pour arriver un jour à participer pleinement au présent, pour que sa vie devienne fructueuse et productive. De plus, en ce concentrant, le patient apprend de quoi son expérience est réellement faite ; comment il la vit ; comment ses sentiments et ses façons d’agir dans un domaine de sa vie sont en relation avec ses sentiments et ses façons d’agir dans d’autres domaines. Pour ce qui est des expressions psychosomatiques, on demandera au patient de se concentrer sur la douleur et non de s’en débarasser par un moyen quelconque. Tolérer la souffrance est une ouverture vers un contact de plus en plus étroit avec le soi. Ce que doit traiter la thérapie, ce n’est pas le matériel censuré mais l’acte même de censurer, qui est une forme d’auto-interruption. Il faut partir de l’extérieur pour aller vers l’intérieur. La procédure thérapeutique consiste à intégrer les parties dissociées de la personnalité afin de rétablir le soi. Pour cela, elle doit conduire le patient jusqu’au stade où il n’interrompra plus lui-même, autrement dit, où il cessera d’être névrosé. Il faut répérer et traiter le comment de l’interruption pour pouvoir effectuer de réelles intégrations.

 

DECORTIQUER LES COUCHES DE L’OIGNON

Dès que la clairvoyance, l’awareness (" maintenant je suis conscient de… "), la perspicacité du patient s’accroissent, sa faculté de s’orienter et de manœuvrer augmentent également.

Le névrosé fait un grand pas en avant quand il est capable de s’exprimer, permettant à son soi véritable de se faire entendre au lieu de l’interrompre constamment.

Trois questions sont à poser : " Que faites-vous ? ", " Que ressentez-vous ? ", " Que voulez-vous ? " auxquelles on peut ajouter : " Qu’évitez-vous ? " et " Qu’espérez-vous ? " Ces questions sont des points d’appui qui étayeront le patient.

Outre les réponses, le thérapeute pourra presque toujours remarquer des signes annexes, des réactions plus importantes que la réponse verbale. Le thérapeute peut aider le patient dans sa découverte de lui-même en lui servant de miroir grossissant.

Ses questions s’appuyeront sur ses observations avec l’objectif de faire entrer certains facteurs à l’intérieur du champ de conscience du patient.

Ces questions interrompent certains processus en cours chez le patient car elles constituent des intrusions et très souvent des minichocs mais quand le thérapeute arrive à résoudre le paradoxe d’avoir à travailler avec le soutien et la frustration, les méthodes adéquates se mettent en place naturellement.

Les questions posées par le patient sont généralement des manœuvres de séduction de l’intellect. Notre technique consiste alors à demander au patient de transformer sa question en une affirmation.

Les premières questions permettent au thérapeute d’atteindre l’être intime de son patient. Les méthodes de manipulation lui donnent de précieuses indications sur les mécanismes névrotiques sur lesquels le patient s’appuie pour lutter contre ce qu’il considérait comme un effondrement existentiel.

Pour obtenir, chez le névrosé, la réintégration des parties dissociées de lui-même, nous devons mobiliser toute la responsabilité qu’il est prêt à assumer et le thérapeute doit assumer l’entière responsabilité de ses réactions face à son patient.

Il doit relever toute phrase ou tout acte qui ne serait pas en conformité avec le soi du patient, qui révélerait son manque de responsabilité de soi.

Quand le patient est bloqué, nous poursuivrons notre expérience en imagination puisque le patient ne peut pas encore la tenter au niveau de la réalité. Le patient est alors plus libre.

Premièrement, le thérapeute peut toujours travailler avec des événements présents, qu’ils se produisent dans la réalité ou dans le fantasme. Deuxièmement, il peut intégrer immédiatement tout ce qui surgit au cours de la séance et n’a pas besoin de laisser s’accumuler les situations inachevées. Et enfin, il peut proposer des expérimentations au lieu de se cantonner à une verbalisation et à des souvenirs.

Le thérapeute doit traiter les impostures quand le patient s’adapte à sa technique et cherche à le manipuler.

Le patient sera incité à faire des " devoirs à la maison " qui consistent à passer en revue la dernière séance en essayant d’appliquer systématiquement la technique de l’awareness.

Nous pouvons ainsi ouvrir une porte après l’autre et décortiquer les couches de l’oignon l’une après l’autre.

A chaque séance, le patient fait un petit pas en avant sur le chemin ; son autonomie interne se renforce un tant soit peu, et le pas suivant est plus facile à faire.

 

NAVETTE, PSYCHODRAME ET CONFUSION

La technique d’awareness reste néanmoins insuffisante. Nous disposons d’autres outils. Nous pouvons utiliser au maximum la puissance imaginative du patient dans tous ses modes : fantasme verbalisé, fantasme écrit, fantasme mis en action sous la forme d’un psychodrame que le patient met en scène lui-même.

La technique de la navette est également utilisée de manière nouvelle, en demandant par exemple au patient de porter son attention alternativement sur sa respiration et sur ses muscles, jusqu’à ce que la relation entre les deux devienne claire et que le patient respire librement. La navette peut aussi se faire entre la reviviscence du souvenir et l’ici et maintenant, entre parler et s’entendre parler…

Moreno valorise la scène psychodramatique en demandant au patient de passer alternativement d’un rôle à l’autre. L’importance thérapeutique de cette technique réside dans le fait qu’elle facilite le relâchement du corps-à-corps avec lui-même, l’apaisement de la question incessante entre les personnages, non pas par un ajustement de l’un à l’autre, mais par une intégration des deux. C’est une technique utilisée pour travailler les symptômes psychosomatiques, elle permet de trouver le fantasme qui nourrit l’interruption, de traiter les injonctions qui pèsent sur le patient.

Certaines découvertes de Reich (sur les interruptions motrices) et de Hubbard (sur la reviviscence sensorielle d’un souvenir et sur les interruptions verbales) sont des outils extrêmement utiles.

La reviviscence senrorielle consiste à demander au patient de refaire la même expérience au niveau fantasmatique avec davantage de détails, afin de remplir les manques révélés par la visualisation d’une situation réelle.

On peut aussi se servir des interruptions pour accéder à une zone confusionnelle, en permettant au patient de revisiter sa parole pour redécouvrir dans les manques de son discours la majeure partie du matériel mis de côté pendant ses interruptions.

La dernière étape à franchir dans le traitement du désarroi confusionnel est l’expérience du retrait dans le vide fertile. Le patient entre dans un état proche de celui de la transe mais accompagné d’une parfaite vigilance qui permet : une prise de conscience inattendue, une réalisation soudaine, une solution toute prête, une nouvelle idée géniale, un flash, un éclair de compréhension. Il s’agit d’une expérience schizophrénique en réduction difficile à supporter. C’est une introspection, l’awareness, la conscience lucide dénuée de toute spéculation sur les choses dont on est conscient.

Si nous parvenons à changer l’attitude du patient envers les habitudes d’interruption qu’il présente au cabinet, le changement se répandra de proche en proche pour finalement englober toute sa façon d’être. S’il voit comment il structure sa façon d’agir pendant la thérapie, il verra comment il la structure dans sa vie quotidienne.

 

SYMPATHIE ET CONFUSION

Le thérapeute entremêle inévitablement sa personnalité, ses préjugés, ses a priori avec la situation thérapeutique.

Il peut emprunter trois voies : celle de la sympathie qui implique la totalité du champ, celle de l’empathie où le thérapeute s’identifie à son patient et s’exclut lui-même du champ et celle de l’apathie (désintérêt) qui ne mène nulle part.

Pour que la thérapie réussisse, il faut que le thérapeute frustre les tentatives du patient d’obtenir un soutien environnemental de sa part, or il en est incapable quand la sympathie le rend aveugle aux manipulations de son client. Il faudrait donc que le thérapeute soit empathique et se retire du champ mais il prive alors le champ de son principal instrument : l’intuition et la sensibilité du thérapeute au processus en cours chez le patient. La seule solution est qu’il aprenne à travailler en même temps avec la sympathie et avec la frustration. Il doit les faire fusionner pour en faire un outil efficace (la technique empathique non frustrante est néanmoins utile dans la phase initiale du traitement de la psychose).

Le thérapeute doit frustrer chez son patient les expressions qui reflètent son image de soi, ou qui s’appuient sur ses techniques manipulations ou son fonctionnement névrotique, et satisfaire celles qui sont de réelles expressions du self du patient. Pour l’aider à parvenir à une certaine satisfaction des modes de fonctionnement qui l’empêchent d’y parvenir et encourager les manifestations du soi essentiel que le patient tente de trouver.

Les thérapeutes formés à l’école de Perls pratiquent l’ajustement créateur : la capacité d’ajuster ses capacités relationnelles et réflexives aux formes constamment changeantes qu’adopte la relation client-thérapeute.