LE CHAOS? LAISSEZ-MOI RIRE (1/1) Numéro : 1989 - COMMENT MOI NOMADE JE VOUS VOIS Auteur : Claude Monnier

Un des articles les plus provocants de ce numéro (qui pourtant n'en manque pas) me semble être celui de James Gleick

"le chaos, troisième révolution scientifique de notre siècle",

 

Ce journaliste décrit l'émerveillement de savants découvrant que certains systèmes ont des comportements aberrants, incohérents, bref: imprévisibles!

Bon, je n'exclus pas de ne rien comprendre à ce que ces savants veulent dire, auquel cas je vous prie de me pardonner mon outrecuidance.

Mon flair me dit néanmoins que, pour une fois, nous autres qui venons des sciences sociales pourrions suggérer deux ou trois petites choses utiles à nos orgueilleux collègues des sciences "dures".

C'est que, voyez-vous, le chaos ça nous connaît.

Les savants qu'évoque Gleick semblent se réjouir de ce que le monde obéisse à deux logiques concurrentes: une logique de l'ordre et une autre du désordre. Moi je veux bien. J'observe simplement que ces savants, ayant noté l'existence de phénomènes apparemment désordonnés, s'acharnent comme des bêtes à mettre de l'ordre dans ces désordres, en en guettant les "régularités".

Que signifie cet acharnement? D'une part qu'ils sont incapables de penser autrement qu'en termes d'ordre. Et cela pour la raison simple, d'autre part, qu'ordre et désordre sont identiques, la différence n'existant que dans le regard de l'observateur.

Ne fuyez pas! La chose n'est pas compliquée, et vous le savez bien! Prenez la Révolution française, qui fait également l'objet d'un article dans ce numéro. Doit-on parler d'elle comme d'un ordre ou d'un désordre? Hé bien "c'est tout selon", comme disent les paysans du Gros-de-Vaud. Si l'on considère le court terme, la prise de la Bastille, la Terreur, la répression vendéenne, la Révolution est un désordre à l'état brut! Si, en revanche, l'on envisage la majestueuse marche des siècles, la Révolution française y apparaît comme une étape logique, cohérente, prévisible, qui s'inscrit tout naturellement dans un ordre historique.

Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais il me semble que le physicien qui essaie de prévoir le comportement d'un gaz s'attaque exactement au même dilemme. S'il veut suivre et calculer la trajectoire, les rencontres et les interactions de chacune des molécules de ce gaz, il se trouve confronté à un système absolument incohérent et désordonné, dont il sera incapable de prévoir le comportement.

Si en revanche il renonce à ces poursuites de détail pour considérer le gaz en termes statistiques, c'est-à-dire globaux, il se trouvera soudain devant un système cohérent, donc prévisible. Le système, lui, n'aura pas changé: ce qui aura changé c'est l'attitude du physicien, et son regard, et la question qu'il pose.

Pour dire les choses autrement, le chaos c'est nous, et l'ordre aussi!

Les phénomènes dont nous arrivons à décrire la chaîne des causes et des effets qui les ont produits, nous les appelons ordonnés. Ceux dont les causes nous échappent (ou nous échappent encore) nous les appelons désordonnés et chaotiques.

Pourquoi ne pourra-t-on jamais prédire dans tous ses détails le temps qu'il fera? Parce que les phénomènes atmosphériques obéissent à des règles non causales? Non. Mais parce que, pour prévoir toutes les interactions des molécules d'un système aussi vaste, il faudrait un ordinateur qui aurait sans doute la taille du système lui-même! Théoriquement possible, peut-être, mais à tout jamais hors de notre portée réelle.

Parce qu'autrement, mes amis, ce serait plus fort que toutes les révolutions qu'a connues notre pauvre terre depuis le début des temps!

Si certains phénomènes se produisaient sans aucune cause, sans aucune raison (connue ou inconnue), nous serions face à de la création ex nihilo permanente, du big bang incessant, et la science, comme d'ailleurs nos connaissances quotidiennes, ne seraient que de la poudre de perlimpinpin, du bricolage benêt, de l'infantilisme à faire se tordre ceux qui savent...

C'est pourquoi tant que nous croirons à l'enchaînement obligé des causes et des effets ("on a rien sans rien") plus qu'à
la naissance spontanée des choses, sans raison et à partir du néant, la "nouvelle logique du chaos" ne sera rien d'autre que l'ancienne logique de l'ordre attifée de nouveaux oripeaux.

Enfin, il me semble.