DEBAT SUR UN COLLOQUE DE LA SORBONNE

(Du rififi dans les parasciences)

 

 

GERP

Groupe d'études et de recherches en parapsychologie

5, impasse Châteaudun

93200 St Denis

tél : 01.48.20.96.88

e-mail : Pascale.Catala@wanadoo.fr

 

A l'occasion d'un colloque de la Sorbonne sur la parapsychologie, le 2 juin 1999, organisé par un étudiant, G.Gutierez, je retrouve Chauvin, ancien professeur d'éthologie animale et parapsychologue médiatique, que je n'avais pas vu depuis dix ans au moins. Quelques membres du Gerp étaient présents dans la salle, indirectement informés. Les rationalistes, eux invités, avaient décliné l'offre.

Avec la clarté et l'autorité qu'on lui connaît, toujours vert, Chauvin inaugure les débats par un exposé sur la méthodologie, qu'il limite en fait (ce qui était prévisible) à l'expérimentation quantitative. Après leurs exposés, je prends à partie Péoc'h (expérience sur des poussins censés être "imprégnés" à leur naissance par un tychoscope, générateur de hasard monté sur roulettes, et l'attirer à eux par PK) puis Lagrange (les parapsychologues du point de vue de la sociologie des sciences). Dialogue de sourds. Je renoncerai ensuite à intervenir, devant la passivité de la salle.

Un vrai sourd celui-là, Chauvin, me déclare à la pause de midi que sa médiocre audition ne lui a pas permis de suivre mon argumentation contre l'expérience de Péoc'h. Il me demande de lui écrire et me donne son adresse.

François FAVRE

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Ma lettre à Chauvin, du 3.6.1999

Cher Professeur,

J'ai eu le plaisir en vous revoyant de constater que si les oreilles avaient peut-être vieilli, la cervelle par contre n'avait rien perdu de sa fraîcheur et de sa curiosité.

Si j'ai critiqué Péoc'h avec virulence, critique qui s'adresse à toute la parapsychologie expérimentale et qui vaut aussi bien pour Lignon ou Varvoglis, c'est de toujours croire (malgré des échanges de longue date) que la parapsychologie est une discipline scientifique comme les autres et que la méthodologie utilisée en sciences dures (physique, biologie, psycho béhavioriste) lui est appliquable telle quelle. Je ne conteste absolument pas le bien-fondé de la méthodologie de la physique appliquée à ses domaines propres (domaines par principe dénués de toute intentionnalité, càd domaines des choses inertes, de la mort). Mais le problème est déjà plus délicat en biologie. On peut certes se contenter d'observer le vivant et dégager des constantes physiologiques, ce qui a été fait avec grand succès. Mais cette méthode n'est déjà plus applicable à l'évolution (phylo- ou ontogénétique). Les physiciens se trouvent de même désarmés en face de la cosmologie. Les uns et les autres peuvent faire des rétrodictions (reconstituer le passé), mais aucune prédiction n'est (ou ne sera) vérifiée. Pour un raison simple : on peut prédire le comportement d'un système qui se dégrade, pas d'un système qui se complexifie, qui manifeste une certaine finalité intrinsèque. Cette impossibilité de principe, formulée bien sûr par tous les spécialistes de la créativité, a été depuis longtemps constatée par les historiens, pour ne citer qu'eux.

En ce qui concerne la psycho expérimentale, on peut fermement douter qu'elle étudie vraiment l'objet qu'elle déclare étudier, la pensée, puisque son approche objectiviste et réaliste est purement indirecte. Si l'on entend étudier le vivant dans sa spécificité, on ne peut nier qu'il soit libre. C'est donc cette liberté (cette créativité) qu'il faut étudier ; et il est par définition illusoire d'espérer à ce propos dégager des techniques (reproductibilité, applications). La pensée, le vivant, la liberté sont des "tout" qu'il est impossible de décomposer en parties. Comme le remarquait Niels Bohr, nous ne pourrons jamais connaître la totalité d'un organisme vivant quelconque puisqu'en l'analysant, en le décortiquant, on finit par le tuer.

Les sciences humaines, sauf à nier leur domaine propre en imitant la méthodo des sciences dures, n'étudient pas à proprement parler des "objets", mais des significations. En ce sens, la pararapsychologie est une science humaine, qui étudie une certaine catégorie de significations inhabituelles. Et quand la socio quantitative, par exemple, entend ignorer les motivations individuelles (càd ne considérer les hommes que comme des objets), elle ne fait que décaler le problème : elle peut certes alors prédire statistiquement des comportements, mais elle ne peut toujours rien prévoir du comportement de la société elle-même ni même d'un individu précis dès lors que ce dernier possède les mêmes informations que le sociologue et entend éventuellement les contredire. Toute signification est faite d'éléments objectifs et subjectifs, dont l'articulation est rarement naturelle (biologique), parfois culturelle et toujours personnelle. Autrement dit, si l'on peut dégager des lois du versant objectif (par exemple la phonologie en linguistique, la physiologie en biologie ou la mécanique en physique), on ne peut rien en inférer du fonctionnement du versant subjectif. Et, étudié en soi, ce versant subjectif ne s'est dans aucune science avéré réductible à de quelconques lois (l'échec, depuis cinquante ans, de toutes les tentatives de théorisation de la sémantique est patent), précisément parce que ce versant subjectif est libre, intentionnel et non décomposable en parties.

Dans cette perspective, il n'y aura véritablement de sciences humaines (= de sciences historiques, quel que soit le niveau où l'on se situe = de sciences de la créativité = de science du "paranormal") que lorsqu'on aura une modélisation satisfaisante du rapport entre causalité analytique (extrinsèque) et finalité synthétique (intrinsèque). Vous dites avec raison que le débat matière/esprit restera insoluble tant qu'on n'aura pas donné de ces termes une définition claire. J'ai proposé très simplement d'identifier matière (inerte) et causalité analytique, matière vivante (esprit) et finalité synthétique. Il y a alors lieu de distinguer franchement entre déterminisme causal (reproductibilité) et final (irreproductibilité objective de principe). Vous dites que la reproductibilité en parapsy est seulement difficile, et qu'il ne faut être ni trop concerné ni pas assez. Oui. Mais c'est le statut même de la créativité ; et le terme de reproductibilité n'est plus ici utilisé dans son sens purement technique (phénomène objectif reproductible, parce qu'indépendant de l'intentionnalité des éléments concernés). Une école peut former d'excellents techniciens, d'excellents expérimentateurs ; aucune n'a jamais pu et ne pourra, par définition, fabriquer des créateurs (que ce soit en science, en art ou en morale). La créativité ne relève pas d'une procédure technique mais rituelle, qui vise intentionnellement et selon une démarche irrationnelle (mais non dénuée de pertinence pour celui qui la pratique) un résultat a priori improbable.

Vous avez souligné l'importance du couple expérimentateur/sujet en parapsy. Mais c'est le problème dynamique ("Qu'est-ce qu'une signification active ?") de toutes les sciences humaines. Et je ne vois aucune différence de fond entre ce qu'on appelle oeuvre de création, coïncidence significative, effet d'expérimentateur, de contexte ou placebo, psychothérapie et effet psi. Dans tous les cas, un rituel produit un phénomène improbable, voire impossible (logiquement, physiquement, biologiquement, socialement, psychologiquement, littérairement, etc.), càd un miracle.

Je reproche à la parapsy quantitative, comme d'ailleurs à la plupart des chercheurs en sciences humaines, de ne pas comprendre qu'une théorisation de la Signification n'est possible qu'en renonçant aux principes de causalité et du tiers exclu. Dans son exposé, Varvoglis a reconnu (enfin !) que toutes les ESP étaient réductibles à la prémonition et seulement à elle ; mais il refuse formellement d'en tirer les conséquences. Or la seule existence de la prémonition est d'emblée paradoxale puisque la connaissance d'un futur particulier permet en principe de l'empêcher de se réaliser. Je dois beaucoup aux réflexions de Costa de Beauregard sur l'inversion temporelle ; et je suis en particulier convaincu que tous les PK sont (de même) réductibles au rétro-PK (càd que la subjectivité fonctionne naturellement en inversion temporelle : une fin y rétrodétermine ses moyens). Mais enfin, l'interprétation que donne Costa du temps ("déployé de toute éternité", son écoulement étant une simple illusion humaine) est incompatible, entre autres, avec les faits courants de prémonition préventive qui empêche l'accident prédit de se produire. Il faut donc au contraire admettre (à la suite des philosophes du temps) que seul le présent est réel, autrement dit que le passé et le futur sont imaginaires (modifiables). Toute théorisation du psi (ou de l'histoire, ou de la psychosomatique) passe par une dialectique de ce type.

Je pourrais ainsi continuer des pages et des pages. Je crois plus sage d'attendre vos réactions pour approfondir éventuellement le débat.

Bien amicalement

François FAVRE

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Réponse de Chauvin, daté du 4.6.99

Mon cher ami,

Merci de votre lettre. Hum... dirais-je. Ca me rappelle de très vieilles chamailles dont j'ai oublié l'enjeu...

Etes-vous scientifique de profession ? Je ne sais pas... je ne crois pas. L'enjeu de la science est beaucoup plus modeste que vous n'avez l'air de le croire. Il consiste tout simplement à constater des régularités et à trouver les moyens de les reproduire. Rien de plus, mais rien de moins. On ne sort pas de là.

La parapsy tâche de trouver des phénomènes reproductibles, comme vous savez. Qu'est-ce qu'un phénomène ? Un truc qu'on peut mesurer. Rien de plus. Il n'est pas question de définir ce qu'est l'esprit : trop compliqué, question mal posée.

Dans le tychoscope, qui n'est qu'une machine génératrice de hasard, la présence d'un poulet provoque une perturbation telle que l'appareil s'approche du poulet. A toutes les fois. C'est énorme parce qu'il y a une influence qui sort du poulet et dérègle un dispositif électronique. A toutes les fois, ça se fait en l'absence de l'expérimentateur, même s'il ignore ce qui est en train de se faire. Il y a dix ans de travail à faire là dessus. Cela a une importance scientifique et probablement philosophique : l'action à distance, vous pensez !

Bon. Alors que voyez-vous de déraisonnable à cette expérience qui semble vous avoir irrité ? Il ne s'agit pas des sciences humaines de la "signification", des trucs et des machins, mais d'un petit fait gros sans doute de développements énormes.

Les sciences humaines font rigoler les types des sciences "dures" parce qu'elles se préocuppent de ce que l'homme dit, avant d'avoir étudié ce qu'il fait (étude éthologique). Ca réserve bien des surprises, croyez-moi.

Alors je ne comprends toujours pas pas votre indignation en écoutant Péoc'h. C'était une très belle expérience. Il faut aller plus loin : la répéter, faire varier tous les facteurs. Ne conclure qu'après et avec précaution. C'est cela la science. Qu'y a-t-il d'autre à ajouter ?

Très cordialement

Rémy CHAUVIN

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Ma réponse, le 8.6.99

 

Cher Professeur,

Je réponds aussitôt à votre courrier, mais je crains qu'il s'agisse d'un dialogue de sourds, prolongeant celui de la Sorbonne :

1. L'expérience de Péoc'h, selon vous, marcherait à tous les coups et en l'absence de l'expérimentateur. Je vous parie qu'elle ne marcherait pas avec moi. Et quand bien même elle marcherait, vous ne seriez absolument pas en droit de dire que ce sont les poussins (et non l'expérimentateur, même inconsciemment, et/ou la communauté des croyants en puissance) qui font du PK. Le dire, c'est justement poser une signification dont l'éthologie n'apporte pas la moindre preuve objective (ce que j'appelle "du roman"), d'autant que vous savez pertinemment que les PK avec humains peuvent parfaitement réussir sans que le sujet sache et quand se trouve la cible. Citez-moi une métanalyse sérieuse qui démontre une différence dans les résultats avec cibles repérées dans l'espace-temps et cibles non repérées.

Quant à "faire varier tous les facteurs de l'expérience, ne conclure qu'après et prudemment", oui. Mille fois oui. Mais c'est exactement le contraire que fait Péoc'h. Ca fait la troisième fois que j'entends le même exposé en dix ans : jamais il n'a soulevé la possibilité d'un effet d'expérimentateur. Comme parapsychologue, ce type est nul. Je n'ai rien contre lui et je vois bien qu'il a besoin de reconnaissance sociale. Mais l'enjeu pour moi, du moins à ce niveau (lors d'une réunion entre chercheurs), n'est pas de rectifier des ego incomplets ou obsessionnels : il est de favoriser le progrès de la parapsy, plutôt que ses caricatures.

2. Vous dites que les sciences ont seulement pour but de constater des régularités et de les reproduire. Définition très restrictive, purement pragmatique. C'est un idéal de commerçant. Tous les grands scientifiques (enfin ceux que j'admire : Jung et Einstein, par exemple) firent passer la Connaissance et ses devoirs avant la reproductibilité. C'est quoi, la paléontologie ? Et quand Théodore Monod recueille dans le désert une fleur inconnue, peut-être en voie d'extinction, ferait-il seulement du tourisme ?

Je suis de plus théoricien. Mon ambition est de décrire adéquatement un corpus de phénomènes. Thom (à mon avis, le meilleur épistémologue actuel) a écrit un livre et des dizaines d'articles touchant la modélisation de phénomènes (dans les domaines les plus divers, y compris des sciences humaines) qui ne seront jamais reproductibles ni même quantifiables. Si Thom n'est pas un scientifique, alors je suis le Pape... Enfin, vous êtes vous-même théoricien : vous avez écrit plusieurs livres (avec votre talent pédagogique habituel) sur l'évolution biologique. Pourquoi ne m'en parlez-vous pas ? Le problème de la théorisation en parapsy n'est pas analogue à celui de l'évolution biologique : c'est exactement le même ! N'êtes-vous plus scientifique quand vous traitez de ce problème ?!?

3. Vous dites que les sciences humaines font rigoler les types des sciences dures parce qu'elles se préocuppent de ce que l'homme dit au lieu de ce qu'il fait. Mais tous les chercheurs en sciences humaines dignes de ce nom s'occupent d'une part de l'esprit (et dans ce cas, la parole et les autres productions symboliques sont bien plus riches d'enseignement que les comportements bruts) et d'autre part de conduites (morales, qui seules peuvent expliquer ces comportements). Si les éthologistes ne supposaient pas des conduites derrière les comportements, ils ne trouveraient rien de spécifiquement vivant ; vous vous illusionnez donc complètement en croyant exercer une science dure.

Par ailleurs, tous les chercheurs en sciences dures (ou prétendues telles) renvoient à la collectivité la responsabilité de l'application de leurs découvertes. Au sens faible, ça s'appelle de la lâcheté (au mieux de l'inconscience). Au sens fort, c'est exactement ce que pensait et faisait Eichman. Péoc'h, c'est un Dr Mengele au petit pied, "modeste"... Les chambres à gaz (ou la bombe atomique, au choix), on le sait tout de même depuis pas mal de temps, c'est reproductible ; et cela a effectivement une importance philosophique énorme ! "L'avantage du crime collectif, disait Napoléon en connaisseur, c'est qu'il n'engage personne." Le fascisme ordinaire, c'est cela : ne se sentir aucune responsabilité envers la société qui pourtant vous rémunère et seulement envers ses supérieurs hiérarchiques (scientifiques, politiques ou économiques). Je suis, moi, un homme libre (et donc pauvre...). Or même si Péoc'h n'était payé par personne, il resterait l'esclave de l'idéologie occidentale dominante, qui croit que des progrès techniques entraînent automatiquement des progrès moraux, alors que toute l'Histoire prouve le contraire. La civilisation occidentale est en train de dégringoler vertigineusement, dans le droit fil du nazisme. Je ne m'en réjouis pas. Mais plus vite elle mourra, plus les civilisations jeunes ou à naître auront enfin l'espace vital qu'elle leur dévore. Un vieillard milliardaire seulement préoccupé de sa survie technique, c'est la chose la plus sinistre et la plus meurtrière que je connaisse.

En somme, l'enjeu ne se limite pas pour moi au progrès de la parapsy, mais au maintien de la civilisation. Quand celle-ci s'écroule, il faut être dément pour s'arcbouter à la puissance que représente la reproductibilté technique, premier agent de cet écroulement. Votre génération a peut-être des excuses ; mais tous les autres parapsychologues qui sont intervenus à la Sorbonne sont plus jeunes que moi et n'en ont certainement aucune.

4. Contrairement à ce que vous semblez penser, je ne suis pas plus pour les sciences humaines que pour les sciences dures, et j'en ai autant à servir aux sciences trop molles (ce que j'ai fait d'ailleurs après l'exposé de Lagrange, qui se cantonne à un relativisme sans péril et sans gloire). Je n'ai d'ailleurs fait d'études médicales et psychiatriques que pour apprendre à connecter les deux, ce que je n'aurais obtenu nulle part ailleurs. Je ne suis spécialiste ni de sciences dures ni de sciences morales, mais je me flatte d'être un scientifique de leurs relations ("des trucs et des machins"). C'est une science qui n'existe pas ? Effectivement : je la crée. Depuis maintenant trente ans, à plein temps, sur les traces de Lao-tseu. Ca n'intéresse personne en Occident : qu'y puis-je ? Ce n'est pas faute de gueuler.

Bien cordialement

François FAVRE

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[ Note personnelle sur l'exposé de Lagrange (non envoyée à Chauvin) : Le conférencier reprend à son compte des analyses anglo-saxonnes qui remontent à vingt ans. Cette école de "sociologie des sciences" ne se prononce pas sur les faits paranormaux, mais seulement sur la qualité scientifique de la méthodologie employée par les chercheurs. Elle conclut que cette méthodologie est correcte, mais que le débat est faussé par une révulsion réciproque des pro- et des anti-psi, alors que les bases d'un débat scientifique sain devrait consister d'abord à surmonter ses antipathies et s'efforcer à la courtoisie. Lagrange dénonce l'infantilisme réciproque des rationalistes et des parapsychologues français. Je reproche à Lagrange de ne rien dire de nouveau et d'escamoter les problèmes essentiels :

a) Que peut bien signifier une "méthodologie adéquate" quand on ne se prononce pas sur la nature réelle et/ou imaginaire des faits étudiés ? Et si le débat est aussi acharné, quel est l'enjeu exact du conflit ?

b) Le fait est en France que nous ne sommes pas, en politique comme en science, dans une démocratie (au sens de ses créateurs modernes, les Anglais, pour qui l'inititative doit d'abord partir de la base. Les décisions en France partent toujours d'en haut). Les rationalistes français ont en main tous les pouvoirs scientifiques (Lagrange, qui le nie, ne sait pas de quoi il parle) et ne s'en servent absolument pas pour promouvoir une démocratie interne, bien au contraire. "Tout le monde peut choisir sa couleur pourvu qu'elle soit cartésienne." La courtoisie prônée en l'occurence devient alors une simple démission face à ce totalitarisme astucieusement maquillé qu'est le républicanisme.

c) Les faits psi étant avérés, la sociologie elle-même devrait reconsidérer son objet et ses méthodes, ce qu'elle se garde bien de risquer. Ces sociologues de la science sont comparables aux ethnologues relativistes, qui refusent non seulement de se prononcer sur l'efficacité "magique" des croyances qu'ils étudient (tout en continuant à noter dans le moindre détail les moeurs animistes et les mythes des sociétés en question), mais aussi d'appliquer ce relativisme à leur propre travail (qui l'invaliderait pour tout le monde sauf pour les relativistes). Or, même si l'on n'a pas soi-même observé de phénomènes psi, il faut présenter d'extraordinaires défenses inconscientes pour nier la validité des témoignages existants (ce qui constitue une forme de psi négatif à un niveau métaphysique). Ainsi ces chercheurs relativistes affichent une pure tolérance de façade envers les groupes qu'ils étudient : ils font exactement le contraire du métier qu'ils sont censés faire.

Par ailleurs, le psi est toujours produit par un rituel (et non par une technique puisque le psi se définit comme un événement intentionnel échappant à la causalité, quel que soit le champ légal considéré). Le problème n'est donc absolument pas de recenser les rituels (qui peuvent être quelconques) mais de décrire la subjectivité, et ses interactions avec l'objectivité, en termes d'espace-temps. Dans cette perspective et pour donner un exemple au premier degré, le livre de Favret-Saada (Les Mots, la Mort, les Sorts), toujours élogieusement cité, est d'une nullité exemplaire.

Enfin aucun groupe (fût-il scientifique), aucune société, aucune espèce n'échappe à des comportements rituels ; ils produisent donc nécessairement du psi, qu'il faut savoir repérer. Aux sociologues je rappelle toujours - en vain - l'augmentation significative et constamment observée des naissances de garçons après les guerres. Phénomène marginal, me répond-on dans le meilleur des cas. Comme si ne fonctionnait pas là le moteur même de l'Histoire.

Que conclure, sinon à un exceptionnel mélange d'imbécilité, de lâcheté et d'impuissance scientifique ?

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Réponse de Chauvin, daté du 11.6.99

Ma foi, mon cher Favre, je vous comprends de moins en moins. Ce que vous dites de Péoc'h est très excessif. Ce type n'a pas un sou et ne peut consacrer que peu de temps à la Psi. Il serait suffoqué de voir de quoi vous l'accusez.

La théorie ? Mais mon cher, c'est qu'en parapsychologie, nous n'en avons pas. Pas encore. Très embêtant. Vous ne vous rendez pas compte que depuis tant d'années nous travaillons en France à la sauvette sous la malédiction générale. La théorie ? Nous voudrions bien en avoir une ! Evidemment pour parler un langage sans doute inexact, hérité des Grecs, elle mettrait en cause les rapports de "l'esprit" et du "corps".

L'influence de l'expérimentateur et, au-delà, de la communauté des hommes ? Nous la nions si peu qu'on est en train d'essayer de mesurer les influences collectives sur le générateur aléatoire (travaux de Radin). Mais le problème de Péoc'h est le suivant : quand il essaie "d'appeler" le tychoscope, ça ne marche pas. Quand il intercale un poulet, ça marche : le tychoscope vient vers le poulet. A tous les coups.

Bon, avant d'analyser quoi que ce soit, il faut avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Une expérience qui marche. Alors qu'avant ça ne marchait pas. Vous me parlez de l'effet d'expérimentateur ? Indéniable. Les parapsychologues l'ont signalé tant de fois. Mais où le voyez-vous chez Péoc'h ? Ou alors, suggérez une expérience qui serait à votre goût.

Ce qui vous manque, ami Favre, c'est d'avoir mis la main à la pâte. Ca se voit bien. Le tout n'est pas de gueuler, comme vous dites : il faut être clair et précis.

Très cordialement

Rémy CHAUVIN

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Ma réponse, le 14.6.99

Cher Professeur,

Merci de continuer ce dialogue difficile.

1. Une première impression générale, qui me sidère. Vous vous situez dans le rang des parapsychologues et me parlez comme si j'étais étranger à cette spécialité (et même à la science) et que des données de base m'aient échappé. A ma connaissance, je suis le seul en France à ne faire que de la parapsychologie depuis plus de trente ans. Ce qui, bien sûr, n'est pas un gage de performance mais au moins de compétence !

2. Me sidère tout autant votre conviction, de bonne foi, que la parapsychologie n'aurait pas de théorie. Le Gerp n'a travaillé que là-dessus pendant vingt ans (pour ne citer qu'eux : Pierre Janin, l'inventeur du tychoscope, ingénieur, philosophe et psychothérapeute, que vous connaissez ; le biologiste Guy Béney, le type le plus diplômé que j'ai jamais connu ; le physicien théoricien Michel Duneau, directeur de recherche au CNRS, et le logicien Pascal Michel, prof de fac). On peut de même contester le bilan du Gerp, mais pas la somme de travail fourni, même si ces auteurs sont restés très partagés sur la possibilité d'une théorisation du psi ou la validité de telle hypothèse. Or, sauf erreur de ma part, vous n'avez jamais dans vos ouvrages spécialisés parlé directement de théorie parapsychologique (a fortiori du Gerp), sinon pour déplorer son manque. J'en tire la conclusion évidente qu'en fait, vous ne vous intéressez pas à la théorie sauf quand elle part vaguement dans votre sens. Vous avez ainsi consacré plusieurs textes à Costa de Beauregard : ses travaux épistémologiques le méritent, mais vous n'avez jamais rendu compte (à ma connaissance) des critiques à son sujet émanant de physiciens, de philosophes ou de parapsychologues. Au fond la théorie vous emmerde, et vos préoccupations à ce sujet ne sont que de façade : vous soutenez Costa parce que sa philosophie est à peu près la vôtre (transcendentalisme chrétien) et ne remet donc pas en cause vos conceptions métaphysiques intuitives.

Je faisais partie de ceux qui croyaient, vers 1975, à une théorisation du psi, au prix il est vrai de l'abandon du principe de causalité et du tiers exclu, ainsi que d'une remise en cause radicale des conceptions occidentales de l'espace et du temps. J'ai depuis mis au point une théorie, au moins dans ses grandes lignes (et ces lettres en témoignent indirectement). Elle a été publiée puis diffusée, entre autres, aux grandes sociétés de parapsychologie quantitative. Aucun écho. Pour des raisons de fond : pas question d'une théorie qui renoncerait au dogme technocratique. En termes psychologiques : ils sont incapables de la comprendre. En termes épistolaires et policés : comme seule l'expérimentation vous intéresse vraiment, retournons-y.

3. Vous croyez qu'il y a une différence entre effet psi (primaire) et effet d'expérimentateur (secondaire), comme si on pouvait les distinguer. Il s'agit d'une seule et même chose. Et je le prouve. La définition d'une technique appliquée à des êtres vivants, c'est qu'elle marche quel que soit leur état de conscience (même s'ils sont dans le coma). Un rituel ne marche au contraire que si ces êtres sont partie prenante ("vivante") du processus, que si leur intentionnalité n'est pas dissociable de sa réussite : ce qui est alors visé est un événement improbable (qui se produira a priori rarement). Il en va ainsi en religion, en art, en morale, en parapsychologie, dans toutes les médecines parallèles, en psychothérapie, en démocratie... et en sciences humaines quand elles n'escamotent pas leur fonction éthique.

L'éthologie (étude des moeurs) n'est pas une science dure puisque l'interprétation des comportements est toujours surdéterminée par l'hypothèse implicite que ce sont des conduites (morales). Vous me répondrez que les comportements instinctifs sont reproductibles, et qu'on est donc dans le champ de la technique. Non : ce n'est pas parce qu'un peintre fait une série de chefs-d'oeuvre que leur réalisation relève d'une technique quelconque de créativité (notion absurde en soi...). Tous les enfants certes apprennent à parler, lire et écrire : mais c'est chaque enfant qui accomplit ce miracle (et une seule fois ; après, oui, il reproduit, parce que le milieu l'y conditionne). L'énigme, à décrypter, est qu'une entité vivante (individu, société ou espèce) produise des rituels si parfaits que la créativité de ses constituants devienne quasi inévitable [exemple néo-lamarckien : l'inscription génétique de tendances morales. Plus généralement : comment s'articule le causal et le final, comment fonctionne le sens dans une boucle spatio-temporelle ?]

4. C'est peut-être le cas pour l'expérience de Péoc'h. Mais ce qui est sûr depuis un siècle au moins, c'est que toutes les lois éthologiques découvertes chez l'homme (par les sciences humaines quantitatives) ne le sont presque jamais au profit des libertés individuelles (on se garde bien d'informer et d'éduquer le public sur leur nature) ; elles ne servent au contraire qu'à manipuler l'opinion. "Pour la rendre bonne, disait le futurologue de Jouvenel, une prévision juste devra s'avérer fausse." (Professionnellement, je connais bien le cas de la psychothérapie comportementale, qui ne sait, au mieux, que renforcer des conformistes sociaux). Ce n'est pas là un procès d'intention, c'est un fait historique, qui non seulement perdure mais a été érigé par l'Occident en dogme moral absolu (sorte de pragmatisme métaphysique... en clair : une idéologie de suicide collectif). La seule solution à long terme, c'est de refuser cet engrenage de secte, de fonder une science de la finalité, de l'improbable et de dénoncer la pathologie inhérente aux sciences dures.

A quoi pourront bien servir les expériences sur le psi collectif de Radin dont j'ignore le premier mot, mais dont je suis déjà sûr (vous connaissant) qu'elles ne tiendront aucun compte des acquis, très nombreux, de la parapsychologie qualitative et des autres disciplines scientifiques touchant la dialectique tout/partie ; qu'on y raisonnera seulement, comme toute entreprise dictatoriale, en termes objectivistes de communication quantitative (jamais en termes de communion citoyenne) et enfin qu'on y cherchera seulement du déterminisme causal ? Or le boulot du parapsychologue, c'est d'expérimenter à partir d'une modélisation complémentariste. Savoir déjà, par exemple, que ce qu'impose finalement un dictateur est perçu causalement par tous les citoyens ; et, inversement, que les décisions libres de chaque citoyen sont appréhendées par le dictateur comme le simple comportement probabiliste d'une population inerte. Quand on a compris ça, on a compris du même coup que le psi se trouve partout puisqu'il n'est qu'une perspective.

5. Toujours sur l'expérimentation. Vous me dites : "Ce qui vous manque est de ne jamais avoir mis la main à la pâte." Une pâte dictatoriale, ah oui : pas question de sacrifier comme vous toutes les souris qui échouent à des tests psi pour ne faire se reproduire que les gagnants. Mais pour les autres pâtes, non seulement je pétris mais je fabrique aussi. Contrairement à vous (de votre propre aveu). Et pas question non plus pour moi de l'exiger de poussins en les privant de leur mère. Il y a déjà assez d'exclus comme ça.: mon propre inconscient, les rêves, les chômeurs, les immigrés, l'enfance, les sociétés ou espèces en voie d'extinction (par nos soins), les utopies, les faits impossibles. La Terre elle-même, grâce à notre pollution morale ! Moi, je trouve plus rigolo d'attaquer la délinquance des élites que des animaux sans défense... C'est cette pâte-là que je travaille, et je ne la distingue pas de ma vie personnelle. Voilà l'expérience à mon goût. "Si j'avais à recommencer ma vie, déclara Einstein après Hiroshima, je me ferais plombier." J'ai tiré la leçon : je suis plombier chez les pauvres, saboteur chez les riches et enchanté de mes ampoules.

6. Dans une expérience de parapsy humaine, l'attente technique est un résultat conforme au hasard ; mais, comme je l'ai dit plus haut, on met toujours en place un rituel (empathie animiste et liturgie scientiste, soit une pseudo-technique) dans l'espoir qu'un miracle se produise. L'originalité de l'expérience de Péoc'h est que le rituel mis en place est peut-être aussi une technique sur les poussins. Soit. Mais vous ne pourrez jamais empêcher un expérimentateur de faire du psi missing, ni la communauté scientifique internationale de nier la possibilité même de réussite d'une telle expérience. Ce qui revient socialement à la faire échouer.

Quant à la communauté des parapsychologues expérimentalistes, il y a vraiment matière à s'interroger. Si l'expérience (qui date de plus de dix ans et fut diffusée dans les revues spécialisées américaines) était strictement et aussi facilement reproductible, pourquoi diable les expérimentalistes n'en ont-ils pas tiré des applications et continuent-ils à chercher, comme un Saint-Graal et le loto gagnant réunis, l'Expérience répétable ?!? Avez-vous seulement essayé personnellement de la reproduire ? Soyez "clair et précis" : répondez-moi oui (+ référence de la publication) ou non. Et Lignon, et Varvoglis, qu'attendent-ils ?

[ NB : L'expérience ne peut bien sûr marcher (dans la meilleure hypothèse) qu'avec un poussin nouveau-né, et non un poulet comme vous me l'écrivez à plusieurs reprises. Si elle marche avec un poulet, il est alors certain, suivant le raisonnement de Péoc'h, que c'est lui-même qui fait du PK. Simple lapsus de votre part ?]

7. Il y a 25 ans, vous étiez convaincu que le biofeedback était une technique d'apprentissage viscéral, applicable donc à la production de psi intracorporel. Depuis, malgré un battage dans toutes les revues de l'époque (y compris médicales), on n'en a vu aucune application thérapeutique, alors que les praticiens (qui se fichent tous des théories) et des centaines de millions de patients (ne seraient-ce que les diabétiques) ne demandaient qu'à y croire, alors que les psychothérapies par conditionnement (dont la plus simple et la plus naturelle est l'autopersuasion) agissent depuis toujours sur les troubles mentaux mineurs. Quelle est votre explication "claire et précise" ?

A ce propos, je vous rappelle (si vous le saviez) qu'il y a déjà un siècle et demi, Agénor de Gasparin affirmait en substance que tous les phénomènes sensori-moteurs ordinaires étaient du psi reproductible, et qu'aucun scientifique ni philosophe n'en avait jamais fourni la moindre explication. Autrement dit, comment donner un sens non paradoxal à une distance spatio-temporelle entre le corps et l'esprit ? Le vrai problème pour un chercheur n'est donc pas du tout de produire aveuglément du psi "à distance" (ça, c'est un rêve d'ingénieur), mais bien de définir ce qu'est l'esprit en termes d'espace-temps. Pourquoi, selon vous, ces phénomènes ordinaires ne relèvent-ils pas du psi ? (Réponse "claire et précise" souhaitée.) La remarque de Gasparin s'étend d'ailleurs selon moi à la matière elle-même (dite inerte), des macrosystèmes chaotiques aux particules : si ces dernières obéissent à un principe de non-localité, c'est nécessairement qu'elles sont constituées d'un corps et d'un esprit, autrement dit qu'elles sont libres et vivantes.

8. Je constate, malgré mes appels de pied répétés, que vous ne prenez toujours pas position, sinon en actes, sur les responsabilités du chercheur : devoir envers soi et la société, usage des découvertes. Réponse "claire et précise", svp.

Bien cordialement

François FAVRE

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Réponse de Chauvin le 17.6.99

Mon cher Favre,

Pas facile de me dépêtrer dans les fleuves de votre écriture. Je me souviens du Gerp assez vaguement comme de jeunes gens qui parlaient sur la science sans en avoir fait. Or, que voulez-vous, pour un menuisier, c'est un péché mortel de parler de la menuiserie sans avoir travaillé des années à l'établi...

Chez les scientistes comme vous dites, c'est pareil... Il y a quelque chose à comprendre dont vous ne voulez pas entendre parler, quelque chose de très humble, le métier justement. Comprendre vraiment ce que c'est qu'une expérience et ce qu'on peut en tirer... Or, dans ce que vous dites, il y a me semble-t-il, une négation de la science. Comment voulez-vous que je discute une telle énormité ?

Vous dites que vous ne faites que de la parapsy. Mais non, justement : comme tout le Gerp, vous n'en faites pas, vous parlez dessus... Les diplômés du Gerp ? Hum! Quelles étaient leurs publications scientifiques ? Je crains que la liste n'ait étét courte... Le Gerp, vous le savez bien, n'a eu aucun écho ; pour les hommes de métier, c'étaient des phrases et rien de plus. C'est bien plus facile que d'agencer une seule expérience... J'ai bien connu Janin : une intelligence très brillante et une inhibition non moins complète devant l'expérience : il avait toujours peur d'avoir oublié un facteur. (Et à juste titre : on oublie toujours un facteur, rien n'est définitif et la science avance tout de même.) Est-ce que vous niez la physique ou la physiologie par exemple ? Je ne pense pas tout de même, mais il y a des passages de votre lettre qui feraient se poser la question. Evidemment, dans ce cas, on n'aurait plus rien à se dire.

Oui, j'ai employé le tychoscope, j'ai même été je crois le premier. Pas sur des poulets, mais sur des souris, que le bruit de l'appareil effrayait : elles le faisaient s'écarter d'elles. Très intéressant.

Responsabilité du chercheur (vous leur en voulez beaucoup, me semble-t-il, parce que vous n'êtes pas de la confrérie) : sauf exception, elle est nulle, parce qu'on ne peut jamais prévoir les conséquences d'une découverte. Exemple : Pasteur a sauvé des millions d'hommes, mais ses travaux montrent la possibilité d'une guerre bactériologique... Exception : dans le cas de la bombe atomique, la responsabilité des chercheurs est lourde, car ils savaient parfaitement ce qu'on en ferait. Mais quand le premier hominien a inventé la hache de pierre, il pouvait en faire deux choses, fendre du bois ou fendre la tête de son semblable. L'emploi numéro deux est immoral : est-ce la faute de la hache ? Or, la science c'est la hache.

Si je vous comprends bien, une expérience de parapsycholgie est impossible ? Et il est impossible d'étudier l'homme scientifiquement ? Vous oubliez peut-être qu'on a fait quelques progrès dans la guérison des maladies... Grâce à qui ? Oui, me direz-vous, mais on ne peut pas agir sur ce que vous appellez l'esprit. Tiens donc ? Vous ne savez pas qu'on fait cesser à volonté les crises atroces de folie furieuse avec une simple piqûre ? Et les drogues hallucinogènes alors ?

Je crois bien que vous en voulez à tout le monde, ou au moins à tous ceux qui ne pensent pas comme vous : ils sont nombreux. Pourquoi êtes-vous comme ça ? (A mon tour d'analyser le cas Favre !!!)

Très cordialement

Rémy CHAUVIN

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Ma réponse, le 18.6.99

Cher Professeur,

Je constate que vous ne répondez pas vraiment ou totalement à mes questions (ou mes critiques), alors que j'essaie de n'escamoter aucun de vos arguments. Notre débat, dans ces conditions, ne peut pas progresser. Je vais donc répondre à vos derniers arguments, quand ils sont nouveaux, et tenter simultanément de faire un bilan de nos points de vue respectifs. Je vous propose par ailleurs de publier notre correspondance, Lignon d'une part se plaignant de ne ne pas recevoir de contradiction et Gutierez de l'autre souhaitant publier des actes commentés du colloque de la Sorbonne. Je vous transmets le tout sur disquette afin que vous fassiez éventuellement des corrections de vos lettres, que j'ai retranscrites. Et je vous laisse, si vous souhaitez également conclure, le dernier mot sur ces échanges.

1. Je constate que vous n'admettez comme science que le travail expérimental qui porte sur des données objectives et aboutirait à la reproductibilité. Si ce nom est applicable à l'éthologie animale (où vous avez excellé), c'est faute de pouvoir faire parler les animaux ; mais cette science, entendue ainsi, n'explique strictement rien de l'histoire animale et de sa créativité, puisqu'on ne s'intéresse alors a priori qu'aux automatismes. Et quand les biologistes s'intéressent à l'évolution, ils ne savent raisonner (darwiniens compris) qu'en termes antinomiques de finalité extrinsèque. Cette démarche-là relève de l'art du ventriloque, plus de la science.

Ces remarques s'appliquent également à la psychologie expérimentale humaine : voilà une discipline qui, se limitant à l'intelligence réaliste (à la déductivité et aux comportements efficaces), n'a pas su depuis un siècle expliquer une fonction aussi élémentaire que la mémoire, dont elle se sert elle-même, et qui prétend néanmoins (en ignorant tout de la liberté et du désir) éclairer l'essentiel des rapports entre esprit et matière ! La parapsychologie quantitative, sa fille, est encore plus bête puisqu'elle prétend expliquer avec la même approche un champ de phénomènes dont elle est incapable de donner une définition catégorique, bien plus complexe que la mémoire, irrationnelle de nature et qu'elle ne relie même pas explicitement à la créativité. Avant de pouvoir faire de la parapsychologie, il faudrait déjà savoir faire de la psychologie dynamique (imaginaire, inconscient, morale, action, esthétique). Ensuite savoir relier ces deux psychologies, l'une réaliste et l'autre imaginiste.

Les mêmes reproches, bien entendu, peuvent s'adresser aux sciences cognitives modernes, qui excluent d'emblée toute approche conative et réduisent "l'activité inconsciente" à une simple causalité neuronale !

2. Vous dites que vous faites de la parapsychologie. Je réponds par la négative. Vous appliquez l'éthologie au psi, qui est un processus créatif. Ce qui constitue pour moi une absurdité : c'est précisément avoir un comportement rituel de type scientiste. Cela serait tout à fait justifié si vous le reconnaissiez, de même que tout bon psychothérapeute sait parfaitement que l'essentiel pour prendre le chemin de la guérison réside dans la relation affective et les motivations, les techniques alléguées ne servant qu'à faciliter cette relation (entre autres, à ne pas heurter les visions du monde des deux protagonistes. Appliquée strictement, la psychanalyse freudienne ne fait qu'aggraver la situation des malades). Cette critique s'applique très généralement à tous les scientifiques qui croient (et ils sont majoritaires même en sciences humaines, parce que les Etats le croient aussi), qui croient donc qu'un surcroît d'expérimentation, de quantification ou de formalisme va déboucher sur du sens, comme si ce sens nous était extérieur. S'il était déjà là, il n'y aurait pas de liberté, pas d'histoire, jamais eu donc de vie ni même de cosmos.

Dans cette perspective, l'expérimentation pertinente (et qui n'est qu'un préalable) est précisément de savoir se mettre d'abord soi-même dans une dynamique créatrice, de faire de "l'impérience". En appliquant l'éthologie au psi et en médiatisant cette approche comme la seule scientifique, vous avez abêti le public et freiné la recherche fondamentale. Le bilan est que la parapsychologie française a régressé collectivement depuis 40 ans (oseriez-vous comparer vos travaux à ceux d'Osty, Sudre ou Warcollier ?) et que son orientation dominante actuelle est sans aucun espoir humaniste (je ne parle même pas d'écologie...).

3. Je nie absolument la possibilité d'étudier l'homme par les seules sciences objectivistes (je ne vais pas répéter mes arguments...). C'est pour moi non seulement de la connerie intégrale, mais surtout du meurtre institutionnalisé. Vous me dites qu'on fait cesser à volonté les crises de folie furieuse avec une simple piqure : vous confondez d'une part maladies organiques à "effets" psychiques et malades mentaux à "effets" organiques, d'autre part psychiatrie et police. C'est assurément un excellent amalgame pour les multinationales pharmaceutiques et les Etats. Mais c'est de l'assassinat pur et simple, si on se limite à ce genre de gestes envers un malade mental, puisque ça lui ferme tout espoir de guérison. Que le premier devoir du médecin soit de soulager, certes. Mais s'il devait seulement se cantonner à ça, il lui suffirait de tuer les malades... Quand elle suspend les symptômes, une biothérapie suspend aussi le plus souvent l'inititative du sujet. Bien utilisé par contre, un psychotrope supprime momentanément l'angoisse ou la confusion, ce qui permet d'amorcer un début de dialogue et d'envisager une guérison. Mais le travail principal du psychothérapeute commence à ce moment-là, et aucune guérison dans ce domaine n'est (et ne sera) jamais gagnée d'avance (ni même définitivement) puisque que la guérison est purement morale (on est dans le domaine de la tendance, pas du fait).

Quant aux drogues hallucinogènes, halala, on baigne dans l'idéologie scientiste la plus plate, du genre New Age ! Je répondrai par une citation du musicien de jazz Walter Bishop : "Charlie [Parker] avait commencé très jeune à se droguer et n'a jamais pu se débarrasser de cet esclavage. Et que des musiciens croient qu'il faille se droguer pour jouer aussi bien que lui le rendait extrêmement triste. Car ses dons venaient de Dieu, et son génie du travail. Sa toxicomanie, véritable éléphant qu'il trimbalait en permanence sur son dos, fait d'ailleurs apparaître encore plus prodigieux son génie." J'ai soudain votre explication : si j'en veux à tout le monde, c'est que je fume un paquet de gauloises par jour depuis mon adolescence !

4. Malgré Hirsohima et les camps, vous faites encore partie des scientifiques qui estiment qu'ils n'ont aucune responsabilité dans l'application de leurs disciplines. Or la morale, c'est d'abord être responsable des conséquences futures de ses actes, et même de celles de son voisin. La culpabilisation judéo-chrétienne, le dolorisme, socialement encouragée partout, c'est faire exactement le contraire (c'est faire de la science dure, chercher des causes et non des fins, aggravant ainsi la situation morale). Les sciences morales se jugent à leurs intentions et non à leurs résultats (à l'inverse des sciences logiques) : on ne peut viser son bien propre en ignorant celui du voisin. "Pas question, disait Goethe, d'aller au paradis si c'est pour m'y retrouver tout seul." Vous faites un distinguo entre ceux qui savaient à l'avance (Einstein avec la bombe) et les autres. Or il n'y a moralement aucune différence (les excuses intimes ne font pas partie du champ de la morale) ; et puisque vous ne voulez vous placer que dans le seul domaine de la réalité, il n'y en a pas non plus rationnellenement en l'occurence puisque tout le monde sait que notre société occidentale actuelle (dirigée par les multinationales et non l'ONU) fait toujours passer la logique avant la morale (c'est pourquoi elle ne mérite plus le nom de civilisation).

La Science, dites-vous, c'est la hache. Non : c'est la hache et le bois, le bourreau et la victime. Notre tâche d'homme, à tous, c'est d'arriver à concilier les deux, d'être ni totalement l'un ni totalement l'autre. Or les parapsychogues sont au premier rang d'une telle recherche (leur démarche ne peut être que d'emblée complémentariste) ; et les scientifiques, élite de notre société technocratique, sont les premiers maillons de notre avenir. S'ils démissionnent, c'est tout simplement l'Homme qui disparaîtra rapidement (ce qui n'aura pas la moindre importance demain. Aujourd'hui...).

Bien cordialement

François FAVRE

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Réponse de Chauvin, le 22.6.99

Mon cher Favre,

Aïe ! je crois que nous y sommes. Sur le point douloureux. La Science, dites-vous, c'est la hache + le bois, le bourreau et la victime. Je vois où vous voulez en venir : vous niez toute possibilité d'analyse, vous niez la possiblité de découper une difficulté en autant de parties qu'il faudra pour les comprendre. Par là même, vous niez Descartes et la méthode expérimentale elle-même : vous voulez ramener les sciences dures à l'état de vasouillis où sont les molles.

Puisque vous me posez des questions auxquelles soi-disant je réponds peu ou mal, répondez à celle-ci : Pasteur a-t-il eu tort ou raison d'étudier les microbes ? Parce qu'il a sauvé des millions de malades, il a aussi jeté les bases de la guerre bactériologique. Et pendant que j'y suis : Qu'aurait dû faire Péoc'h pour faire une bonne expérience avec son tychoscope ?!?

Je serais heureux de vous lire sur ces deux points. Ces deux points seulement.

Cordialement

Rémy CHAUVIN

PS : Je ne sais pas si Lignon prendrait notre correspondance dans son Bulletin. J'en doute, mais je n'y vois pas d'inconvénient.

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Ma réponse, le 26.6.99

Cher Professeur,

Vous englobez dans "sciences molles" des domaines qui n'ont rien de commun : des discours, des sciences morales et des disciplines philosophiques. Il n'est d'aucun intérêt de savoir qui a droit à l'étiquette "science dure" ; le problème est de trouver les critères consensuels les plus généraux qui permettent d'affirmer à coup sûr que telle discipline utilise ou non des méthodes adéquates à son objet. On peut très bien appliquer des techniques de pointe à l'analyse d'un tableau : au mieux, on dégagera sa valeur historique (l'attribution à un peintre). Prétendre par ces mêmes méthodes lui attribuer une valeur réaliste, esthétique, morale ou métaphysique, c'est faire à coup sûr de la pseudo-science. Un menuisier peut fabriquer des meubles inutiles : est-ce encore un menuisier ?

1. Sur Pasteur. Si je suis très ferme sur mes positions morales, je ne crois pas du tout qu'elle soient applicables sans précaution à autrui. Je ne crois pas, comme l'Occidental moyen, qu'il y ait un Absolu moral objectif auquel tout le monde doive se plier. Il n'y a en général que des vérités du lieu et du moment, par exemple les interdits sociaux indispensables à chaque vie communautaire. Les sciences morales se fondent sur cette affirmation première : la vérité est subjective et partout déterminée par une intention globale (quelle que soit l'entité considérée). Ces principes sont aussi peu négociables que la causalité, la localité (spatiale) et l'objectivité des sciences dures. Et ils entraînent évidemment des attitudes et des démarches (comme l'immanence, l'introspection ou le raisonnement finaliste) radicalement opposées à celles des sciences dures. Leur point commun, au moins à un premier niveau, c'est qu'elles s'astreignent toutes deux à un raisonnement en tiers exclu. Mais ce qui est distinguable dans la réalité (des faits, qu'on observe à un instant choisi) ne l'est pas dans l'imaginaire (qui projette des tendances en un lieu donné).

Si chaque type de science restait dans son domaine propre : la mort pour les sciences "logiques" (biologie comprise) et la vie pour les sciences morales, les vaches seraient bien gardées. Ce n'est hélas pas le cas. Chaque type se mêle de ce qui ne la regarde pas et sur quoi elle ne peut, par principe, dire et faire que des bêtises ; d'où des pseudo-sciences, qui confondent techniques et rituels, raisonnements logiques et moraux. Cette inconsistance, ce "vasouillis" vient de leur refus à appliquer un principe du tiers inclus, qui seul leur permettrait de structurer un lien significatif entre objectivité et subjectivité, conscient et inconscient, espace et temps, bref de parler adéquatement de l'univers et d'agir de même sur lui. Dans ces sciences que, moi, j'appelle molles, j'inclus aussi bien la métaphysique occidentale, l'ethnologie commune ou le freudisme que l'épistémologie physicaliste, la cosmogenèse, le cognitivisme ou la médecine. Pour qu'elles constituent une tierce catégorie pertinente, il faudrait qu'elles raisonnent en termes de complémentarité, qui a ses propres exigences. Je constate que les Occidentaux ont une incapacité native à aborder le monde sous cet angle.

Ce long préambule pour répondre à votre question sur Pasteur. A quoi pourra bien servir votre découverte, demandait-on à Franklin. A quoi sert un enfant, répliquait-il. Je n'ai aucune compétence pour juger moralement Pasteur (seul lui-même a pu en avoir). J'en ai deux par contre pour juger a) ici et maintenant, comme tout un chacun, b) logiquement et moralement, comme complémentariste. Quand le feu est à la maison, je ne discute pas : je jette de l'eau et j'appelle à l'aide. Comme pompiers pyromanes, les Pasteurs actuels (généticiens en tête) devraient tous être zigouillés. Ils sont encouragés et encensés par notre société : ça fait tourner la machine. A vide... Doigt italien !

2. Sur Péoc'h. Il fait ce qu'il veut. Si j'avais été à sa place, je me serais depuis longtemps immolé de honte, le tychoscope à la main, sur mon propre bûcher. L'Histoire s'en chargera de toute façon. Pour obtenir une réponse dans le cadre scientifique qui vous agrée, il aurait fallu me transmettre les éléments précis que je vous demandais dans ma lettre du 14. Ma réponse d'antipsychiatre, c'est un conseil d'ami à Péoc'h : "Fais tout sauf de la parapsychologie. Tu me fais penser à un singe qui croirait piger l'équation du second degré : c'est très dangereux mentalement, surtout avec un Favre dans le coin, quand on n'a pas de défenses psychiques et sociales aussi robustes que celles du père Chauvin."

Bien à vous

François FAVRE

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Réponse de Chauvin, le 30.6.99

Ecoutez, mon cher Favre, je ne comprends rien du tout à votre dernière lettre ni à votre manière de raisonner.

Est-ce que par hasard vous n'appartenez pas à cette école sociologique moderne qui veut discréditer la science ? Mais la science s'en fiche. Ecoutez une fois de plus : c'est un métier. Vous n'êtes visiblement pas du métier, que voulez-vous que je vous dise. Alors on ne se comprend pas.

Votre attitude vis-à-vis de Péoc'h est monstrueusement disproportionnée. Vous le vouez au bûcher maintenant ? C'est absurde.

Ce qui est aussi disproportionné, c'est l'importance que vous attribuez à un tas de doctrines fumeuses que je discuterai quand elle seront claires. Je vois bien que ce n'est pas demain la veille.

Adieu

Rémy CHAUVIN

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J'envoie ce document aux principaux chercheurs concernés, en leur demandant de prendre publiquement position. Je propose de collecter les réponses et de publier le tout.

F.Favre