L'enfant, catalyseur de hantises

Je dois le récit de cette étrange aventure à Lysiane Delsol de M. (nom d'une lointaine aïeule espagnole de Lysiane, qui en fit son pseudonyme d'auteur), romancière, qui en fut le témoin voici une quarantaine d'années ; elle vivait alors avec sa mère, en leur château de Mousseigne, près de Camarès, dans l'Aveyron.

Cette année-là, deux fillettes et une jeune fille y passaient leurs vacances : Hélène, neuf ans, Nicole, douze ans, et Denise, âgée de dix-huit ans. Un matin, la petite Hélène s'étonna de ne plus trouver son mouchoir qu’elle avait coutume de glisser pour la nuit, sous son oreiller. Lysiane lui conseilla de secouer la literie, voire, de retourner le matelas, mais en vain ; le mouchoir demeurait introuvable. Sans doute l’avait-elle perdu et racontait-elle une histoire comme en inventent facilement les enfants pour éviter une réprimande. Trois jours plus tard, Hélène, en s’éveillant trouva le mouchoir noué autour de son poignet ! Le nœud était si serré qu'elle ne put le défaire toute seule.

Ce premier incident étonna fort les châtelaines : Hélène était une fillette fort calme, extrêmement intelligente et qui n'aurait pu se livrer à pareil jeu. À quelques jours de là, après une courte pluie, Hélène demanda son imperméable pour aller ramasser des champignons, car elle craignait une nouvelle averse. Au retour de la cueillette, la petite fille essuya l'imperméable légèrement humide et le remit en place, dans le tiroir d'une vieille commode... Le lendemain, il ne s'y trouvait plus. Interrogée, Hélène certifia qu'elle l'avait bien placé dans le tiroir, au-dessus de tout ce qu'il contenait. L'on vida le tiroir entièrement et l'on secoua jusqu'au papier qui en tapissait le fond : point d'imperméable.  

Je crus, m'expliqua Lysiane Delsol, qu'elle l'avait oublié dehors et lui dis d'aller le chercher. Mais elle certifia, au point de le jurer, qu'elle l'avait bien remis à sa place habituelle, soigneusement plié, avec une manche sur le dessus. Or, le surlendemain, en ouvrant le tiroir pour y prendre quelque chose, je vis l'imperméable bien en ordre et dans la position décrite par Hélène, c'est-à- dire avec une manche repliée sur le dessus ! Là encore, je crus à une malice d'enfant qui veut éviter une réprimande. Je le crus, pourtant sans trop y croire car tout cela ne cadrait guère avec le caractère d'Hélène.

Quelques semaines s'écoulèrent et un soir, vers dix heures, Mme de M., qui était allée se coucher, se leva pour appeler discrètement sa fille en lui conseillant de ne rien dire aux enfants. Lysiane monta donc à la chambre de sa mère et celle-ci, intriguée, lui confia :

- On frappe dans le plafond de ma chambre. Je ne sais pas ce que c'est ; les coups sont réguliers, très forts. J'en ai compté déjà trois cents ! Cela s'arrête parfois comme maintenant - puis reprend... Après quelques minutes d'attente, les coups se refirent entendre ; ils étaient lents, bien marqués, très forts et l'on aurait dit qu'ils étaient frappés avec une sorte d'énorme canne. Brusquement, ils se déplacèrent : au lieu de résonner du côté gauche du plafond, ils résonnèrent du côté droit. Lysiane alla donc de ce côté et, immédiatement, ils se firent entendre à gauche ! Lysiane marcha dans cette direction... et les coups reprirent à droite ; cela se prolongea durant plusieurs secondes. Chaque fois que la jeune femme changeait de côté, les coups résonnaient du côté inverse, tout comme si le mystérieux frappeur avait suivi chacun de ses mouvements. I1 n'y avait pas de vent, ce soir-là. Le grenier, au-dessus de la chambre, était vide et parfaitement propre. Le bruit que l'on entendait était trop puissant, trop régulier pour être attribué à une quelconque sarabande de rats et, il n'y avait pas de rats au château !

Puis brusquement, le silence... Mais à quelques temps de là, dans l'après-midi, il se produisit quelque chose de plus étrange et de plus inquiétant aussi. Les enfants faisaient la sieste. A I'heure du goûter, Mme de M. appela Hélène. Nicole et Denise descendirent immédiatement. Seule Hélène était absente. Deux fois, trois fois on l'appela, sans obtenir de réponse. Lysiane gagna le vestibule, fort étonnée de ce silence, car d'habitude la fillette ne dormait pas et passait son heure de sieste à la lecture. À un appel impératif succéda l'arrivée en trombe de la petite fille qui, verte de peur, dévala les marches de l'escalier. Tremblante de frayeur, elle expliqua :

- J'ai bien entendu vos appels mais je n'osais pas descendre : II y avait au pied de mon lit une longue forme blanche. D'abord, j'ai fermé les yeux, croyant que je me trompais, mais la forme était bien là, immobile. Je n'avais pas la force de crier... Finalement j'ai fermé les yeux et sauté de mon lit pour m'enfuir.