Cauchemar

Chaque nuit, elle faisait un cauchemar affreux qui au réveil la laissait dans l'angoisse ; ces cauchemars effrayants s'espacèrent pour laisser la place à un rêve banal mais irritant à cause de sa chute inattendue. Et ce rêve la poursuivit une année durant.

Madame ARNAUD rêvait qu'elle se promenait dans la campagne, marchant sur un chemin et grimpant sur un coteau pour apercevoir enfin une petite maison aux volets verts, avec une tonnelle et des plantes grimpantes. Elle s'approchait de cette maison et frappait à la porte. Mme Arnaud entendait distinctement des pas, ceux de la personne attirée par ses coups et qui venait ouvrir.

La porte de la maison s'entrouvrait... et la dormeuse, aussitôt, se réveillait.

Invariable, ce rêve se répétait chaque nuit, avec les mêmes détails et la même " chute " : le réveil de la dormeuse au moment où la porte s'ouvrait ! Et chaque nuit, Mme Arnaud espérait que, cette fois, le songe irait plus loin, lui permettrait de voir qui ouvrait cette porte ; en vain. Le scénario ne variait pas : elle frappait contre le battant de bois, celui-ci s'entrouvrait... et c'était le réveil, avec, toujours, ce désagréable sentiment de frustration, de curiosité non satisfaite.

À la longue, l'infortunée appréhendait, en se couchant, le retour de ce rêve obsédant. Elle finit par se persuader que ce rêve était le reflet et l'appel d'une réalité concrète : cette maisonnette existait, de même que la personne mystérieuse qui venait lui ouvrir. Il fallait, absolument, qu'elle trouve cette maison. Mme Arnaud entreprit donc des recherches, dans la région de son village d'abord, puis dans le département, enfin, beaucoup plus loin. Malheureusement, les multiples lieux visités n'avaient aucun rapport avec ceux de son rêve, lequel continuait de l'obséder nuit après nuit.

Lasse de ses échecs, Mme Arnaud interrompit pour un temps ses voyages, se promettant de reprendre ses explorations plus tard. Quelques temps passèrent et un jour, lors d'une promenade à pied - pas très loin de son domicile - ses pas la portèrent vers un coin de campagne où par hasard elle n'était jamais allée. Peu à peu, une étrange sensation, indéfinissable, l'envahissait. Ce petit chemin bordé d'arbres, ces champs de part et d'autre qui s'étendaient à perte de vue, ce petit coteau, là-bas, n'était-ce pas, enfin, le décor de son rêve ?

Troublée, elle marcha plus vite, parvint au coteau, le grimpa... et reçut un choc en découvrant - semblant sortir de ses visions oniriques - la maisonnette aux volets verts, à la tonnelle ornée de plantes ! Le doute n'était plus permis et le cœur de Mme Arnaud battit en tumulte lorsqu'elle s'approcha de la porte. Dire qu'elle avait parcouru des centaines et des centaines de kilomètres à la recherche de cette maison qui, paradoxalement, se trouvait si près de chez elle !

Elle frappa - comme elle le faisait dans son rêve - et entendit des pas approcher dans la modeste bâtisse.

Une angoisse l'étreignit : n'allait-elle pas se réveiller brusquement, se retrouver dans son lit en constatant qu'elle avait rêvé qu'elle vivait son rêve ? Mais non. Cette fois, la porte s'ouvrit toute grande sur une petite vieille, qui, l'instant de surprise passé, lui sourit aimablement. Quelque peu embarrassée, Mme Arnaud, gentiment invitée à s'asseoir par la vieille dame et son mari, leur conta son étrange rêve, sa certitude qu'il reflétait une réalité, ses laborieuses recherches et enfin, la découverte de la fameuse maisonnette, celle de ce couple de vieillards sympathiques.

Ayant achevé son récit, Mme Arnaud s'étonna de constater que ces derniers ne paraissaient pas autrement surpris. La vieille dame consentit alors à expliquer :

- Mon mari et moi vivions à la ville et cette maison de campagne, nous la gardions pour nos vieux jours. En attendant de prendre notre retraite, nous avons décidé de la louer, afin d'arrondir nos maigres revenus. Nous avons aisément trouvé des locataires mais ceux-ci, hélas, ne restèrent pas longtemps. D'autres leur succédèrent, qui s'en allèrent après un bref séjour. Nous leur avons demandé pourquoi ils ne se plaisaient pas dans notre petite maison, modeste mais propre et solide. Ils finirent par nous avouer que... la maison était hantée... La nuit, ils entendaient frapper à la porte ; ils allaient ouvrir : personne. Aux coups mystérieux se substituait parfois un fantôme ! Une forme blanchâtre dessinant la silhouette d'une femme qui se promenait dans la maison et finissait par disparaître ! Dès les premières manifestations, auditives et visuelles, les locataires ne songeaient plus qu'à une chose : déménager au plus vite. Pourtant, le fantôme de cette femme n'était pas méchant du tout, ne manifestant aucune agressivité.

Mme Arnaud, blême, effarée, écouta la suite du récit de la vieille dame, que son époux approuvait de temps à antre par un hochement de tête :

- Mon mari et moi avons décidé, en prenant notre retraite, de venir nous installer ici. Nous sommes vieux et ce ne sont pas les fantômes qui auraient pu nous en chasser, sourit-elle. Une nuit, pourtant, mon mari qui s'était levé m'appela, me réveilla, me disant qu'il y avait quelque chose de bizarre dans la salle à manger. Je me levai, le rejoignis et restai stupéfaite : là, au milieu de la pièce, il y avait la silhouette, forte et nette, d'une femme. Nette mais sans consistance matérielle, je ne distinguai pas son visage et m'approchai... C'est alors que le fantôme disparut. Nous n'avons pas accordé trop d'importance à cet événement qui, de toute façon, ne nous gênait pas beaucoup. Je peux même dire que nous vivons en bons termes, avec ce fantôme, plaisanta la vieille dame. D'ailleurs, nous ne l'apercevons que très rarement et nous n'avons jamais pu le voir de près. Vous comprenez pourquoi, Mme Arnaud, votre histoire de rêve ne m'a pas étonnée outre mesure car, pour moi, il n'y a aucun doute : c'est vous qui venez hanter sans le savoir notre maison, chaque nuit. Votre rêve s'arrête après que nous ayez frappé à la porte mais vous êtes présente, ensuite, à 1’intérieur, tout au moins sous une apparence autre que charnelle.

Mme Arnaud, sidérée, ne pouvait que s'incliner devant ces faits : c'était bien elle qui hantait la maison mais son rêve ne lui avait jamais révélé cette seconde existence fluidique, celle de son double qui déambulait chez ces gens, terrorisant les locataires. En dormant, son rêve ne lui montrait que l'extérieur de la maisonnette ; mais en se dédoublant, son aura éthérique, se jouant de la matière, hantait les lieux qui lui semblaient familiers. Paradoxalement, le psychisme conscient de Mme Arnaud ignorait tout des pérégrinations nocturnes de son double.

Lorsque Mme Arnaud prit congé de ses hôtes en qui elle avait trouvé maintenant des amis, elle promit de revenir les voir, " le jour et en chair et en os ", précisa-t-elle en riant.

La nuit venue, elle eut du mal à s'endormir, se demandant si, une fois de plus, ce rêve obsédant reviendrait, ajoutant alors en elle la sensation terrifiante de se savoir un " fantôme " qui, au même moment, hantait cette maisonnette. Le lendemain matin, elle se réveilla et constata avec un immense soulagement qu'elle ne conservait aucun souvenir du ou des rêves qu'elle avait pu faire. L'avenir confirma sa paix retrouvée : ayant découvert cette maison (et ses occupants) dans le monde réel, sa représentation onirique avait disparu. Et le rêve cessant, son fantôme cessa de hanter la maison des deux vieillards chez lesquels, désormais, elle allait amicalement bavarder chaque semaine...

Et Mme Arnaud frémissait parfois en songeant que, si elle n'avait pas trouvé cette maison, son rêve obsédant l'aurait peut-être poursuivie toute sa vie !